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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/525

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On remarquait aussi en elle une élégance de manières que l’on ne pouvait point attribuer à sa courte phase de richesse, car Molino était fort mal élevé et ne voyait que des gens sans mœurs et sans tenue. Ni Suzanne, ni Tonine n’avaient donc eu l’occasion de se former en pareille compagnie. Suzanne, vaniteuse et parée, était restée assez commune. Tonine était restée tranquille, propre et décente comme une enfant naturellement sage et fière qu’elle était. Cependant, comme elle avait du goût, elle avouait naïvement que si elle n’eût détesté les dons de son beau-frère, elle eût aimé la toilette, et de ses fréquentes promenades à la ville haute, elle avait conservé par souvenir le sentiment d’une certaine élégance ; sa pauvre petite robe était coupée par elle d’une façon plus gracieuse que celle des autres, et on n’y voyait jamais un trou ni une tache. N’allant jamais aux fêtes, même après que son deuil fut fini, ne se livrant point aux jeux échevelés avec ses compagnes, ne permettant à aucun garçon de déranger un pli sur elle, on eût dit, à la voir, qu’elle était d’une autre condition que ses pareilles, et pourtant elle sut si bien s’en faire aimer, que toutes s’efforçaient de lui plaire, et quelques-unes de lui ressembler.

Sept-Épées était le seul qui eût encore osé lui faire la cour, et tout aussitôt il s’en était repenti, car il y avait été un peu par gageure d’amour-propre avec lui-même, et, se voyant peu encouragé, il s’était promis de n’y plus songer. Il y songea pourtant et y resongea plus d’une fois, moitié penchant, moitié dépit. Voici comme il s’en expliqua avec son parrain, le soir même du jour où Lise l’avait engagé à souper, invitation dont il ne put se décider à profiter.

Comme le père Laguerre le grondait d’être rêveur et sans appétit depuis quelque temps, et lui demandait, de son ton rude et paternel, s’il était réellement coiffé de cette Tonine : — Eh bien, oui, j’en suis plus coiffé que je ne voudrais, répondit Sept-Épées. Je crois que cette fille pâle m’a ensorcelé. Depuis le temps où j’allais à l’école avec elle, moi très en retard et encore à moitié paysan, elle déjà savante, quoique beaucoup plus jeune, j’ai toujours fait attention à elle, et il me semblait qu’elle aussi faisait une différence entre moi et les autres. Peu à peu, soit vérité, soit imagination, je l’ai vue toujours plus distinguée, plus instruite, et ne laissant personne approcher d’elle. Je me suis figuré qu’elle était la plus jolie de nos ouvrières, et de fait elle est la plus élégante, la plus soignée de sa personne, et vous-même l’avez surnommée la princesse. J’ai donc été poussé par une ambition de plaire à celle qui se gardait si bien et se tenait si haut dans son idée, je croyais que ça m’aurait grandi dans la mienne.

Elle m’a renvoyé devant ses parens, ce qui m’a dépité. Il me sem-