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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/521

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toujours son endroit, et je me souvenais si peu de mon parrain que je me trouvais malheureux de lui obéir. Si le maire et le curé de mon village ne m’eussent parlé sévèrement, je serais resté. Aussi je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quand j’entrai dans la Ville-Noire, ce fut bien autre chose ! la peur me prit. J’avais monté au hasard dans la ville haute, honteux et n’osant parler à personne. Quand je me décidai à demander la ville basse, on me rit au nez.

— Pour trouver la ville basse, mon garçon, vous n’auriez pas dû faire une lieue en montant. À présent, il faut redescendre ; mais on va vous montrer un sentier un peu raide qui vous y mènera tout droit. — Et je descendis à travers les jardins, puis le long du roc, et enfin dans les petites rues où l’on marche à tâtons, et je me hasardai à demander mon parrain, le père Laguerre. Descends encore, me fut-il répondu ; descends jusqu’au Trou-d’Enfer, et là tu verras à ta gauche l’atelier où il travaille.

Je crus qu’on se moquait de moi : le Trou-d’Enfer ! Je suis de la plaine, moi, et je ne connaissais guère les précipices. Et puis un trou d’enfer au milieu d’une ville, ça ne me paraissait pas possible ! Et cependant j’entendais le grondement de la chute d’eau ; mais comme la nuit était venue et que les flammes des fourneaux montaient par centaines sous mes pieds, je vis tout à coup la cascade éclairée en rouge, et je m’imaginai voir courir et tomber du feu. Je fus bien près de me sauver ! Pourtant je pris courage, je me risquai sur une passerelle. Quand je fus au milieu et que je me sentis rebondir sur les fils de fer, je me crus perdu. Enfin j’arrivai ici, où nous voilà, et je m’enhardis à regarder le gouffre. La tête me tournait, j’avais le vertige ; pourtant l’étonnement et la nouveauté me faisaient oublier mon chagrin. Je m’imaginais être si loin de mon pays que je n’y pourrais jamais retourner, et je me disais : Puisque me voilà au fond de l’enfer pour le restant de mes jours, voyons comment c’est fait !

Le lendemain, mon parrain me promena dans toutes les fabriques, dans tous les ateliers, pour me faire voir l’endroit et m’habituer à m’y reconnaître. D’abord je crus que toutes ces usines soudées les unes aux autres n’en faisaient qu’une seule, et j’eus peine à comprendre qu’il y en avait autant de différentes que la rivière faisait de sauts dans les rochers. Puis, sous les hangars fumans et sur les passerelles en danse, je vis aller et venir quantité d’hommes et d’enfans tout noirs. — C’est les armuriers, les cloutiers, les couteliers et les serruriers, me dit mon parrain. C’est les hommes du feu. Regarde plus loin ceux qui, grands et petits, sont tout blancs, tout propres, et qui ont les mains douces comme des demoiselles : c’est les papetiers, les hommes de l’eau. Regarde bien, mon garçon,