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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/511

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Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille.
Des soucis dévorans c’est l’éternel asile…

C’est MM. Jules Barbier et Michel Carré qui se sont chargés d’approprier pour le théâtre le sujet de Philémon et Baucis, qui ne pouvait guère contenir qu’un acte de douce rêverie et d’immortelles espérances. On assure que telle avait été d’abord leur pensée ; mais l’appétit est venu en mangeant, comme on dit, et ils ont délayé en trois actes une fable qui ne renferme que deux situations tout au plus. Ils ont donné à Jupiter pour compagnon de voyage sur la terre, non pas Mercure, son messager habituel, mais Vulcain, ce dieu disgracié par le destin, auquel ils ont prêté toutes les vulgarités qui traînent dans les plus mauvais vaudevilles sur les maris malheureux. Jupiter ne cesse de s’amuser des mésaventures conjugales de son confrère en divinité, qui lui répond avec une brusquerie malséante de la part d’un habitant du sombre empire parlant au souverain maître de l’Olympe. Ces lazzis de mauvais goût, qui ne font rire que les comparses cachés au fond du parterre pour allumer la gaieté des badauds, sont accompagnés d’un dénoûment qui appartient à l’imaginative de MM. Jules Barbier et Michel Carré. Philémon et Baucis, pour récompense de leurs vertus et de l’hospitalité qu’ils ont offerte de si bon cœur aux dieux voyageurs, ne sont plus changés l’un en chêne et l’autre en tilleul : ils reçoivent de Jupiter reconnaissant un bien plus précieux que l’immortalité, la jeunesse. Jupiter, en voyant Baucis revenue au printemps de ses jours, se prend d’un beau caprice pour sa faible créature, qui, enivrée d’un grain de coquetterie, comme Zerline dans Don Juan, hésite un peu entre le bonheur conjugal et l’idéal qui la sollicite à s’envoler vers,l’espace libre de la passion. Cette scène de vaudeville, où le maître des dieux joue le rôle d’un sot éconduit par une petite fillette, est de la pure invention de MM. Jules Barbier et Michel Carré, qui, depuis dix ans qu’ils écrivent pour le théâtre, n’ont pu encore faire une pièce viable qui dépasse les proportions des Noces de Jeannette. Et voilà les poètes qui devaient faire vite oublier ce bourgeois de M. Scribe, qui a fait cent pièces, comiques ou sérieuses, les unes plus amusantes que les autres !

Le premier tort de M. Gounod, en acceptant ce libretto ennuyeux de ses collaborateurs habituels, c’est de ne l’avoir pas jugé à sa juste valeur. Dépourvue d’incidens, la donnée de Philémon et Baucis ne pouvait offrir qu’un thème très court et sans grande variété possible. Le second tort du compositeur de cette idylle antique, changée en un conte grivois digne de figurer sur les planches des Bouffes-Parisiens, c’est de ne pas avoir su profiter de deux pu trois situations qui s’y trouvent indiquées tant bien que mal. C’est un malheur qui arrive bien souvent à M. Gounod de laisser échapper l’instant propice, et de s’attarder, comme on dit, aux bagatelles de la porte, au lieu de pénétrer dans le cœur de la situation. Dans Faust, dans le Médecin malgré lui, dans la Nonne sanglante, il se trouve des scènes éminemment propres au développement de la veine musicale que M. Gounod a complètement manquées. Nous aurons occasion de faire la même remarque dans Philémon et Baucis.

L’ouverture n’est qu’une courte introduction d’un caractère pastoral, et