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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/496

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Les gouvernemens sont devenus de grands journalistes. La politique étrangère n’a plus de secrets. Le café, le cabinet de lecture, le club, sont presque aussi bien informés que les chancelleries. Hélas ! éternelle déception des aspirations humaines ! si l’on avait voulu nous dégoûter des préoccupations de la politique étrangère, on ne pouvait mieux faire que de donner satisfaction à cet innocent appétit de curiosité.

Nous savons tout ce que les cabinets européens ont pensé et écrit sur les affaires courantes jusqu’à ces derniers jours ; nous voilà bien avancés ! L’opinion publique a des besoins de consistance et des instincts de logique qui n’ont jamais été déroutés et déjoués d’une façon plus complète et plus bizarre. L’Angleterre (il est redevenu de bon goût de sermonner l’Angleterre) vient de nous fournir d’admirables exemples de ce prodigieux décousu qui met aux champs le vulgaire bon sens du public. L’opinion ordinaire croit que les actes divers d’un gouvernement, lorsqu’ils sont accomplis dans la même période de temps, doivent être à la fois inspirés et disciplinés par une pensée commune. L’Angleterre conclut au mois de janvier un traité de commerce avec nous au moment même où se posait dans les négociations la question de Savoie. Le ministère anglais signe à la hâte et des deux mains le traité de commerce avec la France, et au même instant présente les objections les plus vives sur l’annexion de la Savoie à la France. Lord John Russell, organe du cabinet anglais dans cette double transaction, déclare simultanément et que le traité de commerce cimentera une éternelle amitié entre les deux peuples, et que l’annexion de la Savoie à la France excitera contre nous en Angleterre et en Europe de longues défiances. Ainsi au même moment nous devenons, par la bouche de lord John, les amis inséparables de l’Angleterre et l’objet de ses défiances invétérées. Ce tour de ventriloquie politique peut surprendre tout le monde hormis celui qui l’accomplit. Nous mêmes Français, quoique toutes nos dépêches soient sous les yeux du public, notre politique italienne ne peut échapper aux interprétations contradictoires. Les quatre propositions anglaises ont été une planche singulièrement opportune, et dont nous nous sommes habilement servis pour sortir des engagemens de Villafranca. L’opinion vulgaire ; avec son pédantisme de logique, se figurait que nous acceptions avec les autres la quatrième proposition dans toute sa portée, et que nous admettions pleinement le droit des Italiens d’arranger conformément à leurs vœux leurs propres destinées. La logique est toujours trop pressée. Les propositions anglaises nous avaient rendu sans doute un signalé service, notre ministre des affaires étrangères s’est empressé de le reconnaître dans un entretien avec lord Cowley ; mais une fois le défilé de Villafranca passé, nous pouvions repousser du pied dans le précipice le pont volant que lord John Russell avait abaissé devant nous, et donner à la proposition qui soumettait l’organisation future de l’Italie aux vœux des populations les limites qui nous convenaient. Nous avions à nous dégager vis-à-vis du Piémont, comme nous nous étions déga-