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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/449

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vertical, presque toutes les maladies devaient être classées parmi les maladies chaudes, et le principal moyen employé pour rafraîchir le corps était de le saigner à outrance. Pendant les époques d’épidémie, la lancette du señor Julio ne se reposait jamais, et partout où il se présentait, il était bientôt entouré de baquets pleins de sang. Il acceptait en paiement des nattes, des hamacs, des éperons ; puis, quand il avait fait des provisions suffisantes, il partait pour la ville, suivi d’une caravane de mulets, louait une boutique dans le quartier commerçant, et pendant quelques mois restait derrière son comptoir, occupé à vendre ses marchandises. C’était la deuxième phase de son existence, de beaucoup la moins originale. Lorsqu’au milieu de ses occupations pacifiques le démon de la chasse s’emparait de lui, il abandonnait tout à coup marchandises et malades, et, se munissant d’un fusil, de poudre, de balles, d’un sac de sel et d’une fiole d’ammoniaque, il disparaissait sans même avertir sa femme. Quittant les sentiers frayés, il s’enfonçait dans la montana, pénétrait dans les fourrés les plus épais, et suivait le bord des précipices en quête de gibier. Dès qu’il avait abattu quelque bête, un singe, une saïna [1] ou un mana [2], il creusait un trou dans la terre, y allumait un grand feu, puis déposait le cadavre sur les charbons ardens et recouvrait le tout de branches et de feuilles. Ensuite il coupait la tige succulente d’un palmiste, la saupoudrait de sel, déterrait son rôti et faisait un délicieux repas. Le second jour, son dîner était plus agréable encore, car il pouvait y ajouter la liqueur qu’il avait obtenue en forant la tige d’un palma de vino et en bouchant le trou où la sève amassée s’était transformée en vin pendant la nuit. Pour ajouter ce luxe à ses repas, il fallait cependant qu’il fit bonne garde, car plus d’une fois les singes profitèrent de son sommeil pour déboucher les trous forés dans le palmier et s’enivrer à ses dépens. Quand l’animal était complètement mangé, le chasseur pénétrait dans une autre partie de la forêt, allait camper sur le bord d’un autre torrent, et attendait patiemment le passage d’une bande de singes ou d’un troupeau de manas. Il vivait ainsi des mois entiers, n’ayant pour toute société que les innombrables insectes qui bourdonnent dans l’air, les colonies de fourmis et de termites, et tous ces êtres qui glissent ou se traînent, volent ou bondissent dans la forêt vierge.

Pendant ces courses solitaires, il eut souvent à braver de grands

  1. Charmant animal de la famille des peccaris, très facile à apprivoiser, fidèle comme un chien, gracieux dans ses mouvemens comme une chèvre. Au milieu de son dos se trouve une ouverture d’où découle un liquide musqué.
  2. Animal de la même famille que la saïna, mais plus grand. On en voit quelquefois des troupeaux de cinquante individus.