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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/424

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ne voyais qu’une simple maisonnette basse, percée de cinq ou six fenêtres à volets verts : c’était sans doute à ces volets que la maison avait dû le nom sonore dont l’avait gratifié le propriétaire. Le Palacio-Verde servait alternativement de collège et d’auberge ; lorsque je me présentai, il était occupé par une quinzaine de gamins qui, sous prétexte d’apprendre à lire, se pourchassaient autour des tables et montaient sur les bancs. Le directeur du collège s’avança gravement vers moi, sa grammaire espagnole à la main, et m’annonça que pour le moment il n’était plus aubergiste : « Ma maison et tout ce que je possède sont à votre disposition, comme moi-même ; cependant, si vous préférez demeurer à l’hôtel, je vous recommanderai la maison de votre compatriote don Antonio Rameau. »

Celui-ci, personnage gras et fleuri, simplement vêtu d’une chemise et d’un caleçon, était assis devant sa porte au milieu d’un groupe de personnes à peine habillées plus décemment que lui. Il déploya pour me recevoir des manières tout à fait parisiennes qui contrastaient singulièrement avec son costume, et me présenta l’un après l’autre les membres de la société, tous compatriotes ; c’était une véritable colonie de Français amenée par le hasard sur cette plage lointaine. On sait que notre nation est instinctivement plus attachée au sol natal qu’aucune autre nation d’Europe ; les émigrans français qui s’exilent volontairement laissent toujours leur cœur dans la patrie et nourrissent jusqu’à la mort l’espoir de revenir. Excepté dans les grandes villes, où ils forment des communautés nombreuses, ils se sentent complètement dépaysés ; ils ne parviennent jamais à comprendre comment ils ont pu quitter la terre chérie : aussi refusent-ils presque tous de se faire naturaliser. Le Français, séparé de la patrie par les flots de l’immense mer, semble croire que la civilisation n’a qu’une capitale, Paris, et le monde qu’une voix, celle qui part de la France. Dans tout compatriote, il voit un ami, quelle que soit son origine ou son passé, et le nom de Français lui fait pardonner fautes et crimes. Il n’en est pas de même pour l’Anglais : celui-ci est plus exclusif dans son patriotisme ; il est à lui-même son propre pays et peut se passer de frères. Quant aux Allemands émigrés, ils dépouillent leur nationalité comme un vêtement, et le plus souvent ils affectent à l’étranger de se mépriser les uns les autres.

Le cercle français de Rio-Hacha se réunissait tous les soirs devant la maison de l’ingénieur Rameau ou dans le patio du vice-consul. Ce dernier, excellent vieillard qui, pendant mon long séjour à Rio-Hacha, m’a rendu de nombreux et importans services, habitait la Nouvelle-Grenade depuis trente ans environ ; il n’était plus Français que par son patriotisme exalté : par son mariage, ses relations, son