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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/365

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frapper discrètement, s’ouvrit aussitôt. Un nègre de taille colossale parut devant nous, et à la vue de l’uniforme français se retira respectueusement, nous laissant face à face avec l’émir.

Assis les jambes croisées, à la manière orientale, sur un petit sofa de coton rouge qui était adossé contre la muraille, le prisonnier tenait entre ses mains, dignes d’une femme, ses pieds, qui ne leur cédaient ni en blancheur ni en délicatesse, de qui me frappa surtout dans sa physionomie, c’est le regard d’une profonde douceur qui s’échappait de ces yeux d’un bleu tendre d’où avaient dû jaillir tant d’éclairs : c’est aussi le sourire fin et gracieux qui laissait parfois apparaître sous les moustaches des dents d’une remarquable blancheur.

Après les complimens d’usage, l’émir engagea la conversation. En reconnaissant l’uniforme que j’avais l’honneur de porter, l’uniforme de ces chasseurs d’Afrique qui avaient été de si rudes antagonistes pour ses cavaliers rouges, Abd-el-Kader me tendit la main. Ce ne fut pas sans émotion que je sentis l’étreinte de cette main si douce, mais dont un signe avait envoyé tant d’hommes à la mort.

— Est-il vrai, me dit-il, qu’au lieu d’un sultan vous en possédiez sept aujourd’hui (Abd-el-Kader faisait allusion aux sept membres du gouvernement provisoire) ?

— Oui, lui répondis-je, cela est vrai.

— As-tu jamais vu qu’un corps, pour bien marcher, ait besoin de tant de têtes ? Une seule suffît, crois-moi, quand elle est bonne.

Je ne pus m’empêcher de sourire de la justesse d’appréciation de l’enfant du désert. Il se fit un moment de silence : puis la conversation reprit une tournure militaire et surtout intéressante pour des cavaliers. Il me vint en effet à l’idée de poser à l’émir une question relative à mon arme. C’était le moyen de le rendre expansif. Parler cheval à un Arabe, c’est parler chiffons à une femme. — As-tu jamais eu des chevaux tués sous toi à la guerre ? lui demandai-je.

— Oui, me répondit l’émir, dont la figure s’illumina comme s’il revoyait les chaudes plaines de l’Afrique. J’ai eu cinq chevaux tués sous moi, sans compter les blessés ; mais le plus grand danger auquel j’aie échappé en combattant contre vous, c’est un tout petit colonel qui me l’a fait courir [1]. Il tomba la nuit dans mon camp, et je fus obligé de me sauver avec une seule pantoufle, de me jeter sur le premier cheval nu que je pus saisir. Je courais au milieu des tentes, mêlé à vos grenadiers, dont les balles sifflaient dans toutes les directions ; une m’atteignit à l’oreille. — Et ce disant, l’émir leva son turban et me montra son oreille gauche coupée par le projectile.

  1. C’était le colonel Gentil.