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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/347

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clavier, qui rendit un son lugubre, et elle resta le front penché et les yeux fixes, comme enveloppée dans sa pensée de deuil. Un coup de sonnette retentit dans le silence. Elle se leva avec un cri : « C’est lui ! » Appuyée contre le dossier d’une chaise, comprimant de sa main crispée les battemens de son cœur, immobilisée dans une stupeur plus forte qu’elle, et regardant avec une impatience pleine de frissons la porte trop lente à s’ouvrir, elle attendait.

Un homme parut, portant sur son visage altéré la trace de fatigues cruelles et d’amères douleurs ; il se tenait sur le seuil et tremblait sans parler, regardant Pauline, qui le contemplait avec épouvante.

— Ladislas ! cria-t-elle enfin en courant vers lui, où est George ?…

Plus écrasé que s’il eût entendu la voix d’en haut lui disant : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? » Ladislas, étranglé par l’émotion, ne put répondre. Il tira lentement le bracelet d’or, et avec un sanglot il le tendit à Pauline. — Ah ! s’écria-t-elle en tombant à genoux, il me l’avait bien dit, que Dieu nous punirait !

Depuis ce jour, Mme de Chavry n’a point quitté le deuil, et son seul bijou est le bracelet d’or que George avait porté.

La mort de George fut pour Mme d’Alfarey un coup dont elle ne put jamais se relever. À la voir vieillie subitement et ravagée par une douleur enfin sérieuse, on eût dit qu’elle ne s’était réellement sentie mère qu’après avoir perdu son fils. Cette pauvre femme, ne trouvant dans son âme, habituée aux petites pensées et aux mesquines ambitions de plaire, aucune force morale capable de la soutenir dans cette défaillance définitive, alla demander à la religion un point d’appui qu’elle ne trouva point. Incapable de comprendre les lois divines, elle n’en tira qu’une terreur pire cent fois que l’indifférence. Ce cœur, atrophié par la banalité des sentimens qui l’avaient fait battre, ne sut point entendre le Dieu de pardon ; le Dieu de colère seul put l’émouvoir et l’effrayer. Elle s’est réduite aux pratiques méticuleuses d’une pénitence exagérée. Elle se repent parce qu’elle a peur, car derrière les portes de la vie elle aperçoit les flammes de l’enfer.

Et Ladislas ? — Dans un des combats d’escarmouche que le corps de volontaires commandé par Giuseppe Garibaldi livra aux Autrichiens après l’armistice de Villafranca, dont la nouvelle n’était pas encore connue, Ladislas, un Hongrois nommé Szabady et un Vénitien appelé San-Marco furent ramassés parmi les morts. Longtemps on désespéra d’eux, mais des soins intelligens les rappelèrent à la vie. On dit que Ladislas et ses compagnons sont aujourd’hui, ainsi qu’autrefois, pleins d’une espérance imprescriptible comme le droit qu’elle représente.

Maxime Du Camp.