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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/344

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— C’est bon ! reprit Mezaamet ; j’ai tué un chien qui voulait me mordre.

— Ah ! oui, un chien à deux pattes et à voix humaine ! Tu viens d’assassiner quelqu’un, vipère ! Tu nous feras tous égorger !

— Eh ! tu m’ennuies ! Si ton couteau est rouge, frotte-le en terre, ça le nettoiera.

La vieille ne se le fit pas répéter ; elle passa plusieurs fois le couteau dans le sol humide, et le cacha avec soin dès qu’il fut redevenu brillant et poli.

Mezaamet s’approcha de Ladislas, et tirant de son sein le bracelet d’or tout maculé de sang :

— Tenez, lui dit-elle, voici le bracelet ; cachez-le, nos hommes pourraient vous le voler, s’ils le voyaient. Au moins, ajouta-t-elle d’une voix toute tremblante, vous pourrez faire ce qu’il a désiré.

— Mais où donc et comment as-tu été le chercher ? demanda Ladislas.

— Ça importe peu, répliqua-t-elle ; celui qui l’avait pris n’en prendra plus d’autres, je vous le jure ; je l’ai saigné au cou comme un sanglier. Tous ces imbéciles d’Allemands ont tiré sur moi ; mais, ajouta-t-elle en relevant sa manche et découvrant son bras qu’une balle avait atteint, ils sont si maladroits qu’ils m’ont à peine touchée.

Les bohémiens levèrent le campement, et Ladislas les suivit. Pendant plusieurs jours, il vécut parmi eux, soigné par Mezaamet, qui semblait avoir reporté sur lui quelque chose de l’affection qu’elle avait eue pour George. Quand la soumission de Görgey eut mis fin aux espérances les plus obstinées des Hongrois, Ladislas dut songer à passer en Turquie et pourvoir à son salut ; mais avant de partir il voulut faire un effortpour emmener Mezaamet avec lui.

— Viens, lui dit-il, quitte ta vie errante ; je te conduirai dans une grande ville, dans la patrie de George ; Là tu seras soignée par des femmes qui t’aimeront : elles t’instruiront et te marieront avec quelque beau jeune homme que tu aimeras.

— Celui que j’ai aimé dort sous la prairie, répondit-elle ; non, je ne vous suivrai pas ; j’accompagne nos hommes qui vont aller chasser l’ours dans les monts Carpathes ; je suis la fille des Rômes et ne suis point faite pour vivre dans les villes ; j’aime à dormir sous les grands arbres et à être réveillée la nuit par les chouettes qui passent en criant. J’appartiens à la race qui ne se marie jamais. Si mes flancs doivent être fécondés un jour, mon enfant sera comme moi, il ignorera quel est son père.

La nuit était venue ; deux bateliers, couchés au fond d’un canot, attendaient Ladislas, qui se préparait à passer le Danube. Il insista