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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/343

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solation : — Ah ! le pauvre enfant ! dit-il ; je comprends maintenant ses regrets et ses hésitations pendant la bataille.

Cette lettre avait été écrite par Mme d’Alfarey, et la voici :

« Mon fils, M. de Chavry est mort ; nous sommes tous dans les larmes, car il était bon et avait su se faire aimer ; cette mort a été un coup de foudre. Il s’est mis au lit un soir en revenant du club, et il ne s’est pas relevé ; on a supposé qu’il avait été saisi par le froid. Il ne s’est point fait illusion sur son état, il a compris tout de suite qu’il était perdu. Sa femme a été admirable : elle ne l’a pas quitté d’une minute ; elle passait les nuits à son chevet, et l’a soigné avec un dévouement qui n’a surpris personne. Il a eu sa connaissance jusqu’au dernier moment, et peu d’heures avant de mourir, lorsque déjà il avait reçu les secours de l’église, il a longuement parlé à Pauline des choses qui la concernaient. — Je vous laisse avec un bien lourd fardeau, lui a-t-il dit : c’est celui de l’éducation de notre enfant. Je ne connais au monde qu’un seul homme à qui je voudrais confier mon pauvre petit Firmin ; lui seul m’a paru avoir ces hautes qualités de l’intelligence et du cœur qui peuvent conduire à bien une tâche aussi pénible ; cet homme est George d’Alfarey ; je mourrai plus tranquille si je puis croire qu’il lui sera donné de veiller sur mon fils. — Pauline n’a rien répondu ; elle a baisé en pleurant la main de son mari. En me racontant cette scène, Pauline m’a dit que toi seul et elle pouviez savoir combien, dans cette circonstance, M. de Chavry avait été admirable, elle a même dit sublime. Pauline ne t’écrit pas, elle est naturellement dans les six semaines de grande retraite. Je lui ai parlé de toi. — Dites-lui, m’a-t-elle répondu, qu’il veille sur lui-même, qu’il quitte promptement la Hongrie, et qu’il continue son voyage dans des conditions moins dangereuses. — Adieu, mon cher George, j’espère que tu donneras à ta mère la joie de t’embrasser bientôt. »

Après cette lecture, Ladislas tomba dans une de ces mélancolies farouches près desquelles les affres de la mort ont du moins la douceur du repos prochain. Rien ne put l’en distraire, pas même quelques coups de fusil, qui, éclatant au loin, troublèrent brusquement le silence de la nuit. Au petit jour, il songeait encore, immobile comme ces sphinx d’Égypte dont rien n’a jamais pu faire baisser la paupière de granit, lorsque Mezaamet se précipita en courant dans la hutte. Ses vêtemens étaient en désordre, et il y avait du sang sur sa robe.

— Tiens, cria-t-elle à la vieille, qui s’éveillait, voilà ton couteau.

— Ah ! dit la bohémienne en agitant les bras, ah ! voleuse ! qu’est-ce que tu as encore fait ? Voilà mon couteau ; pourquoi la lame en est-elle toute rouge ? Où as-tu été ?