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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/336

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Le combat fut bientôt engagé partout. L’ordre vint à Ladislas de charger avec ses cavaliers pour dégager une batterie menacée de trop près par des grenadiers russes. Ce fut vite et brillamment fait. Au retour, on se compta rapidement de l’œil ; quelques hommes manquaient. George se sentait raffermi. Dans la bagarre, il avait tenu un homme au bout de son sabre, qu’il avait détourné, et comme ceux qui font l’aumône, lorsqu’ils sont menacés d’un malheur, dans l’idée confuse que leur charité leur vaudra l’indulgence du sort, il espérait que cette bonne action lui serait comptée par Dieu et le protégerait pendant la bataille.

Les heures passaient, la lutte ne s’interrompait pas ; comme une inondation humaine, le flot des ennemis montait toujours. Le faible escadron déjà diminué que commandait Ladislas écoutait cet immense fracas composé du cri des soldats, du retentissement de l’artillerie, du piétinement des chevaux, qui est le bruit des batailles ; mais du sort de l’armée il ne savait rien. Un grand tumulte, des blessés qu’on emportait, des troupes qui avançaient ou reculaient en criant, des nuées de fumée que lèvent chassait et ramenait, c’était tout. L’ordre avait été donné de se tenir immobile pour masquer un mouvement d’infanterie. On attendait de nouvelles instructions, mais en vain ; cette poignée d’hommes semblait oubliée au milieu de la boucherie. L’impatience gagnait les plus habitués à l’obéissance passive. Quelques-uns crièrent : En avant ! — Silence dans les rangs ! dit Ladislas d’une voix ferme et douce. Le calme se rétablit. On envoya quelques hommes en reconnaissance ; ils partirent dans plusieurs directions, et revinrent rapportant chacun des renseignemens différens.

Sur le terrain où les cavaliers de Ladislas étaient groupés, la terre jaillissait parfois avec un sifflement : c’étaient les boulets qui ricochaient ; quelques hommes furent atteints, l’un fut coupé en deux, son cheval blessé se débattait affreusement au milieu des autres chevaux effrayés.

— Serrez les rangs, disait Ladislas impassible, et assez maître de lui pour ne pas laisser voir les émotions poignantes qui lui serraient le cœur.

En face d’eux, loin encore, mais parfaitement distincts, deux bataillons à uniformes blancs venaient de se déployer comme pour leur barrer le passage, et en même temps un cavalier, accourant à toute bride, criait en passant à Ladislas qu’à trois cents pas en arrière un régiment de lanciers impériaux semblait se diriger vers lui pour le charger. Le moment était grave et toute voie fermée ; pour rejoindre l’armée hongroise, il fallait passer sur le corps des grenadiers rangés en bataille ; Ladislas le pourrait-il avec les soixante-dix hommes qui lui restaient ? Tous ces hommes, habitués à la guerre, avaient d’un