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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/332

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la lune déjà diminuée, car elle commençait son déclin, il aperçut George assis près de lui.

— Je ne puis dormir, lui dit George ; cette nuit est interminable. J’entends dans mon cœur de mauvais conseils qui parlent plus haut que je ne voudrais. Pardonnez-moi de venir vous réveiller, mais j’espère qu’au bruit de vos paroles les fantômes qui m’obsèdent s’envoleront. Causons ; j’ai besoin d’être distrait de tout ce qui me tourmente.

— Causons, repartit Ladislas avec la philosophie des gens forts, accoutumés à secourir les défaillans. Il considérait George, dont la pâleur, la parole brève et saccadée annonçaient le trouble excessif ; mais à certaine dureté du regard il comprit que son cœur, écrasé par quelque chagrin nouveau, n’était pas prêt à s’ouvrir aux confidences. Il le compara mentalement au malade qui demande un soulagement pour ses souffrances sans vouloir dire quel est son mal, et, évitant même de prononcer le nom de Pauline, il entama avec son ami une conversation sur la guerre, la diplomatie et l’état de l’Europe, toutes choses dont à ce moment George ne se souciait guère.

Absorbé dans ses propres pensées, George, semblait l’écouter avec recueillement, lorsqu’il l’interrompit tout à coup en lui disant : — n’avez-vous jamais eu peur dans votre vie, et pendant un combat n’avez-vous jamais pensé à la fuite ?

— Parbleu ! répondit Ladislas en éclatant de rire, c’est bien la peine de me faire bavarder depuis une heure pour ne pas m’écouter. Au reste, c’est votre affaire, et vous ne m’avez réveillé que pour avoir un interlocuteur qui vous donnât la réplique. Vous me demandez si j’ai eu peur : oui, souvent ; si j’ai songé à m’enfuir : oui, une fois. — Et, baissant la voix, il raconta à George l’histoire que Pauline lui avait déjà dite.

— Mais enfin, reprit George, si un de ces jours, dans la prochaine bataille par exemple, je me sauvais, que penseriez-vous de moi ?

Ladislas, qui dans plus d’une circonstance avait pu apprécier le courage de George, le regarda avec étonnement ; puis, levant les épaules, il lui répondit : Je penserais que vous êtes fou ou malade. Mais à qui diable en avez-vous, avec vos questions de conscrit ?

— Moi ? répliqua George, je n’ai rien. — Et il retomba dans son silence.

Ladislas fit un geste que Mme de Sévigné eût traduit : « Je jette ma langue aux chiens ; » puis, se laissant glisser sur son manteau, il ferma les yeux et reprit son sommeil interrompu. Peu à peu la nuit s’effaça, et le pâle crépuscule apparut. Le ciel était pur et semblable aune voûte de turquoises ; vers l’est, quelques teintes couleur