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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/330

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retirant pas à pas devant l’invasion ennemie, siégeait actuellement à Arad. — Ah ! dit-il à George, d’ici à peu nous sentirons l’odeur de la poudre… Mais, tenez, voici une lettre de France envoyée pour vous avec les dépêches du général.

Ladislas s’éloigna pour donner des ordres. George ouvrit rapidement la lettre. À peine eut-il parcouru les premières lignes, qu’il jeta un cri de surprise qui ressemblait presque à un cri de désespoir. Il lut la lettre, la relut, et, laissant tomber son front sur ses bras croisés, il s’abîma dans ses pensées ; deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Toute l’amertume de la vie semblait lui être montée au cœur. — Ah ! se disait-il, avoir joué avec un pareil bonheur, n’avoir à cette heure que la main à étendre pour le saisir et le perdre peut-être à jamais !

À cet instant, Mezaamet passait, chantant un couplet de ballade roumaine :

« Dis-leur que j’ai épousé une belle reine, la fiancée du monde ; dis-leur qu’au moment de l’union une étoile a filé, que le soleil et la lune ont tenu la couronne sur ma tête, que j’ai eu pour témoins les pins et les platanes de la forêt, pour prêtres les hautes montagnes, pour orchestre les oiseaux, et pour flambeaux les astres du firmament. »

— De qui parles-tu donc ? lui cria George.

— De la mort, répondit-elle, la fiancée du monde !

Lorsque Ladislas revint auprès de George, il le trouva dans une agitation telle qu’elle ressemblait à de la fièvre. Il marchait à grands pas, avec ce mouvement rapide et régulier des bêtes sauvages enfermées dans leur cage. Sa main, enfoncée sous ses vêtemens entr’ouverts, étreignait son cœur. Parfois il s’arrêtait, s’appuyait contre un arbre, et, levant la tête, paraissait chercher à travers le ciel une lueur qu’il n’apercevait pas. Aux paroles de Ladislas, il ne répondait que par des monosyllabes qui s’échappaient de ses lèvres avec brutalité. — Mais qu’avez-vous, mon pauvre ami ? lui dit enfin Ladislas, vous souffrez. Les nouvelles de France que vous avez reçues sont-elles donc mauvaises ?

À cette question, George fixa sur Ladislas ses yeux, où se heurtaient des sentimens confus de joie et de désespoir. — Non, certes, dit-il ; pas mauvaises, et désastreuses cependant. Ah ! mon cœur est près de se briser.

Un sanglot lui coupa la voix. Ladislas, effrayé, le prit dans ses bras. George s’arracha à son étreinte. — Laissez-moi, s’écriait-il, ne me permettez pas de m’attendrir ; j’ai besoin de tout mon courage ; il faut que je sois un homme, il le faut, et je le serai ; je le serai, répéta-t-il plusieurs fois machinalement.