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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/329

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— C’est ici, dit-elle ; vous êtes derrière un rideau de bois qui vous protège ; laissez-moi aller fureter dans le village ; avant un quart d’heure, je serai revenue, et vous saurez ce qu’il vous reste à faire.

On lui adjoignit deux cavaliers qui mirent pied à terre, et elle s’éloigna, se glissant parmi les arbres avec une agilité de couleuvre qui justifiait son nom. Les renseignemens qu’elle rapporta au bout de quelques minutes n’étaient pas de nature à satisfaire Ladislas. Un corps d’armée ennemi avait en effet traversé le village ; mais depuis la veille il en était parti, se dirigeant à marches forcées du côté de la Transylvanie. Les nouvelles données au général D… bien qu’exactes, lui avaient été transmises trop tard, et tout l’avantage qu’on aurait pu en retirer se trouvait perdu. La petite troupe marcha sur le village, qu’elle envahit ; on interrogea les habitans, qui confirmèrent le rapport de Mezaamet.

Ladislas se tourna vers George avec un découragement qu’il ne chercha même pas à dissimuler. — Hélas ! dit-il, notre ciel a bien des nuages. Ah ! mon pauvre ami, quel démon m’a soufflé cette mauvaise idée de vous emmener en Hongrie avec moi !

On tourna bride, on revint. Ladislas en tête s’en allait, pâle et morne, laissant à son cheval le soin de le conduire ; George rêvait ; à chacun de ses mouvemens, le bracelet sonnait sur son bras. — Je t’entends, disait George à voix basse ; mais pourrai-je jamais te reporter à celle qui t’a donné à moi ?

Les jours passaient, l’heure de la Hongrie était près de sonner. Depuis tant de longs mois que le peuple magyar luttait pour la cause sacrée de son indépendance, il avait vu ses justes espoirs se perdre peu à peu, et il comprenait aujourd’hui, enfermé entre l’Autriche et la Russie, qu’un miracle seul pouvait le sauver.

L’armée du général D… avait marché, elle n’était plus qu’à une journée de la place de Temeswar, que depuis plus de trois mois les Hongrois assiégeaient en vain. Suivi de près par le corps de Haynau et de Paniutine, le général D… se retirait en bon ordre, maintenant ses positions avec l’habileté qui l’a rendu célèbre, n’acceptant pas une bataille qu’il jugeait devoir être fatale, et poursuivant imperturbablement son plan, qui était de se jeter en Transylvanie, d’y réunir les débris de toutes les armées hongroises, et d’y recommencer la guerre sainte, la croisade, comme disaient les Magyars.

On était arrivé au 8 août 1849 ; on avait fait halte vers le milieu de la journée pour donner aux troupes, harassées par les longues marches sous le soleil, le temps de prendre un repos devenu indispensable. Ladislas sortait de chez le général en chef, auquel un courrier venait d’apporter les dépêches du gouvernement, qui, se