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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/325

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pondit : — Si vous restez ici, vous ferez mentir la légende de votre bracelet. Vous êtes dans la contrée des heures mauvaises : allez vous-en !

C’est en vain que George l’interrogea pour avoir la signification de ces dernières paroles, elle refusa de s’expliquer. Elle avait levé les yeux vers le ciel, et suivait du regard un vol d’oiseaux qui fuyaient dans la direction du midi. — Déjà des grives ! dit-elle lentement. L’hiver sera rude, et il fera froid pour les pauvres morts qui dormiront sous terre.

Quelques instans après, elle s’accroupit devant George, prit son bras et examina curieusement le bracelet. — Qui vous l’a donné ? dit-elle ; celle qui vous aime ? Ah ! comme elle doit pleurer de ne plus vous voir ! La nuit vous y pensez, et vous écoutez retentir en vous-même l’écho de ses sanglots. Je le sais : hier vous passiez près d’un bois, et il y avait de vieux corbeaux perchés sur un chêne qui m’ont raconté votre histoire.

— Au diable la couleuvre ! s’écria Ladislas avec quelque étonnement ; es— tu donc sorcière ?

— Ni charmeresse ni sorcière, répliqua— t-elle. Si je tardais à revenir au campement, je serais battue ; bonne nuit, cavaliers ! — Et elle se sauva.

Le lendemain, une curiosité qu’ils tâchèrent de ne pas s’avouer les entraîna du côté des bohémiens. Mezaamet semblait les attendre et vint à eux. La pièce d’or que George lui avait donnée, percée d’un trou et retenue par un cordonnet de cuir, pendait sur sa poitrine.

— Est-ce donc un talisman ? lui demanda George.

— Oui, répliqua-t-elle en baissant les yeux, puisque c’est vous qui me l’ayez donnée.

— Décidément, mon cher, dit Ladislas avec un léger accent d’ironie dont les esprits même supérieurs ne peuvent pas toujours se défendre lorsqu’ils voient une femme, quelle qu’elle soit, leur préférer un autre homme, décidément vous avez fait sa conquête. Allons, petite magicienne ! dit-il à Mezaamet en lui tendant la paume de sa main, dis-nous la bonne aventure.

— Non, répondit-elle d’une voix mélancolique et traînante, car je ne veux annoncer que des choses heureuses à l’homme au bracelet d’or.

— Me voilà pour vous tirer votre horoscope, dit une vieille femme qui passait, cette fillette n’y entend rien.

La vieille bohémienne s’accroupit en face de George, qui s’assit sur le talus d’un fossé. D’un sac rapiécé qui pendait à sa ceinture, elle tira une coupelle de bois qu’elle remplit de sable, et y dessina des lignes bizarres en murmurant des paroles étranges qu’elle pro-