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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/321

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n’avais-je pas assez de cet éloignement qu’il a fallu nous imposer, et aviez-vous bien le droit d’ajouter tant de tourmens à ma douleur ? On croirait que vous avez voulu me punir du sacrifice auquel nous avons consenti ! Ce sacrifice n’était-il donc pas une punition assez dure ? Je n’ai et ne veux avoir aucun droit sur vous ; pensez à moi cependant, et lorsque quelque beau hasard tentera votre courage, souvenez-vous qu’il y a ici une pauvre femme qui prie pour vous et se désole de vous savoir en péril. »

Mme d’Alfarey était fort irritée et revenait avec insistance sur des conseils que son fils avait déjà dédaignés. « Quelle mouche te pique ? lui écrivait-elle. Et qu’as-tu à faire avec ces Hongrois, qui méritent d’être fouettés de verges comme des enfans indisciplinés ? Laisse-les au plus vite, et reviens à tire d’aile, méchant pigeon voyageur, car tu trouveras ici :

Bon souper, bon gîte et le reste ! »

Cette façon badine et presque provocante de parler des choses les plus sérieuses irritait George, et, par contradiction peut-être, l’affermissait dans sa résolution. — Pourquoi, se disait-il, me parle-t-elle donc sans cesse de ce qu’elle ne comprend pas ? Pourquoi reviendrais-je ? Mon retour est impossible, car les conditions ne sont pas changées, qui rendaient mon départ nécessaire. Je resterai ; ici, du moins, mon âme est occupée, et les dangers qui m’entourent l’arrachent à ses tristesses.

Du reste, on l’aimait dans l’armée hongroise ; les soldats le connaissaient pour l’avoir vu au feu, et ils l’appelaient dans leur étrange et sonore langage : az arany karpereczes ember (l’homme au bracelet d’or). Ladislas lui était d’un grand secours ; pendant les longues marches de la journée, pendant les soirées du bivouac, ils causaient ensemble ; le nom de Pauline revenait souvent, pour ne pas dire toujours, dans leurs conversations. Peu à peu, comme des oiseaux qui s’échappent l’un après l’autre de la volière, chaque phase de l’histoire de George s’était envolée de son cœur, détail par détail ; maintenant Ladislas n’ignorait rien de ce singulier roman, et peut-être en eût-il ri un peu tout bas, si Pauline, dont il connaissait la haute vertu, n’en avait été l’héroïne. — Si je meurs, avait dit George à son ami dans une heure d’expansion, promettez-moi de reporter à Pauline ce bracelet qu’elle m’a donné, et qui a si souvent fait sourire ceux qui l’ont vu.

La mélancolie de George s’était, non pas effacée, mais à la longue atténuée en présence des émouvans spectacles qui se déroulaient sous ses yeux. Cette guerre d’escarmouches était faite pour le distraire de ses pensées ; le tableau de cette armée où toutes les coutumes se