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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/314

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puyé contre le rebord de la cheminée, écoutait comme dans un songe.

— Quand vous fûtes parti hier au soir, reprit-elle, j’ai attendu M. de Chavry ; je lui ai pris la main, je lui ai tout raconté, je l’ai supplié de me sauver, de nous sauver tous. Je me suis humiliée devant lui, me sentant coupable, car mon cœur du moins lui est infidèle, et il aurait le droit de me demander compte de mes pensées les plus secrètes. Ne vous effrayez pas, George, je ne me repens pas, et je serais prête à recommencer, s’il le fallait encore. Savez-vous ce qu’il a fait ? Il m’a baisée au front, et m’a dit : « Vous êtes, ma pauvre Pauline, la femme la plus honnête que j’aie jamais rencontrée. Aujourd’hui vous me demandez mes conseils, je ne puis vous les donner, car, hélas ! je vous avoue que je ne sais rien de ces luttes de vertu dont vous me parlez. Pensez, non pas à moi, qui n’ai peut-être pas le droit d’être bien exigeant avec vous, mais pensez à votre fils. » Il me laissait plus anéantie encore. Il s’éloigna, et quand il fut près de la porte, qu’il tenait déjà entr’ouverte, il tourna vers moi son visage tout pâle : « Si vous désirez faire un voyage, Pauline, je suis à vos ordres, et nous irons où vous voudrez. » Mon premier mouvement fut de le prendre au mot et de lui crier : Partons ! Mais partir sans vous revoir, George, je ne m’en suis pas senti la force. Et puis n’est-il pas plus digne de nous d’envisager courageusement toute notre infortune, qu’envieraient bien des prétendus bonheurs, et de nous dire adieu comme deux êtres honnêtes qui toujours pourront se regarder en face, qui jamais n’auront rien à regretter, car ils n’ont rien fait dont ils aient à se repentir ?

George releva la tête ; son visage était baigné de larmes ; il prit les mains de Pauline et s’inclina vers elle en les baisant avec ardeur.

— Lorsque je suis venu vers vous, dit-il, j’ai senti que je vous donnais ma vie. Il vous plaît d’en disposer aujourd’hui pour un sacrifice qui fera peut-être l’amertume de tout notre avenir. L’amour dans la plénitude de son bonheur est impossible entre nous, je fais mieux que l’admettre, je le sais. Vous voyez dans mon départ un moyen de salut : soit, je ne discuterai pas, je vous obéirai ; dans huit jours, je serai parti.

Pauline jeta un cri de joie en même temps qu’un cri de douleur. Le petit Firmin entra pour embrasser sa mère avant d’aller aux Tuileries. Elle le prit dans ses bras, et, le serrant avec emportement : — Ah ! s’écria-t-elle, cher petit ! c’est toi qui me sauves et qui me perds !

L’enfant, effrayé, se mit à pleurer. George, comme tous les hommes de courage, avait repris sa sérénité en présence d’un malheur accompli, et ce fut lui qui calma le fils et la mère.