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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/312

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de longues traînées blanchâtres. Parfois ils échangeaient un mot, puis retombaient dans le silence. Elle était tout entière appuyée à son bras, et il se sentait accablé par ce doux fardeau, qui jadis lui eût paru si léger. Parvenus à un quinconce formé de tilleuls, ils s’arrêtèrent et s’assirent sur un banc de bois. George baissait toujours les yeux ; Pauline au contraire levait le front et recevait en plein visage la clarté céleste.

— Croyez-vous donc qu’il ne vaudrait pas mieux mourir ? s’écria tout à coup George en se tournant vers elle.

— Taisez-vous, taisez-vous ! lui dit-elle en lui mettant la main sur la bouche.

George la prit dans ses bras avec violence, et pour la première fois leurs lèvres se rencontrèrent dans un de ces baisers dont Byron a parlé. Ce ne fut qu’un éclair. Pauline jeta un cri et se sauva en courant. Lorsque George la rejoignit au bout de quelques minutes, il la trouva dans le salon, presque renversée sur un canapé, la face contre les coussins.

— Au nom du ciel ! lui cria-t-elle en joignant les mains, allez-vous-en ; ne revenez pas me voir, attendez que je vous rappelle.

George s’approcha. Elle se leva, passa son bras sous le sien, marchant et se soutenant à peine ; elle le conduisit ainsi jusqu’à la porte du salon. — Je veux être seule, mon ami, lui dit-elle ; partez, je vous écrirai dès que je pourrai vous voir. George obéit. Le lendemain, vers une heure, au moment où il allait écrire à Pauline, il reçut d’elle un billet qui ne contenait qu’un mot : « Venez ! »

Il ne se jeta pas dans une voiture et ne courut pas chez Pauline, comme on pourrait le croire ; il allait doucement, le visage penché, le cœur plein de trouble et l’âme indécise. Il croyait marcher vers ce bonheur qui lui était toujours apparu si grand qu’il lui semblait ne devoir pas être de ce monde, et au moment d’y toucher, de le saisir, il se sentait envahi par une indicible amertume. Hélas ! il en est de la félicité des hommes comme de ces jardins qu’enferment des murs défendus par des broussailles de fer : on ne peut y entrer, on ne peut en sortir qu’en se déchirant les mains. C’était bien son idole qui venait à lui ; mais elle descendait de son piédestal. « Elle aussi !… » se disait-il. Tous les obstacles, tous les dangers lui apparaissaient à cette heure grandis et multipliés. Il voyait ses forces épuisées par ses luttes de chaque jour ; il levait les épaules avec colère, comme en présence d’une impossibilité, lorsqu’il pensait à ce rêve de vertu qu’aujourd’hui il traitait de chimère, et quand ses sermens lui revenaient en mémoire, il en chassait le souvenir avec le mot suprême des révolutions : « il est trop tard ! » Ainsi battu et heurté par ce chaos de pensées contradictoires, il arriva chez Pauline.