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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/311

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dérouter une seule fois, persista à ne rien comprendre aux paroles de Mme d’Alfarey.

Cependant, depuis que cet amour les ravageait, les jours et les mois s’étaient écoulés ; l’année 1848 avait rejoint aux archives des siècles ses sœurs précédentes, et déjà les derniers jours de février 1849 annonçaient le printemps. Rien ne paraissait modifié dans la vie de Pauline et de George ; mais ils étaient arrivés aux dernières limites de leurs forces, et ils touchaient à une de ces heures fatales pour les maladies de l’âme comme pour celles du corps, au-delà desquelles les médecins ajournent l’espérance. L’instant était venu de la crise qui allait les perdre ou les sauver. Pauline le sentait bien, « Tout est perdu, se disait-elle, si nous ne prenons un grand parti. » Quant à George, il s’abandonnait au hasard, et il n’entendait plus en lui qu’un immense bourdonnement.

Un soir de février, par un de ces temps humides et tièdes qui souvent en France annoncent les approches du mois de mars, George était assis auprès de Pauline ; M. de Chavry était sorti, l’enfant dormait. Le salon était plongé dans une demi-obscurité que traversaient parfois les lueurs intermittentes d’un feu près de s’éteindre. Sans se parler, ils regardaient avec une fixité machinale les bûches presque consumées qui flambaient encore sur les cendres. Une grande langueur était en eux. Pauline avait laissé tomber son ouvrage, elle écoutait avec effroi les battemens de son cœur. George se disait : « Dans quelle bourgade d’Italie faudrait-il aller nous cacher ? » Il se leva, ouvrit la fenêtre ; une bouffée d’air chaud entra, qui le frappa au visage. Au-dessus des nuages, la lune, brillante et large, semblait se reposer sur d’immenses coussins bordés des couleurs de l’iris. Les arbres noirs détachaient leur silhouette mobile sur la lumière du ciel ; quelques-uns étaient si hauts, qu’ils paraissaient porter les étoiles, épanouies au sommet de leurs branches, comme des fleurs de feu. Pauline était venue, près de George, s’accouder à la fenêtre.

— Oh ! lui dit-il, m’en aller avec vous, bien loin, au-delà des mers… N’avoir pour souvenir, pour espérance, que l’éternelle adoration dont mon âme est remplie !…

— Taisez-vous, lui répondit Pauline, ne tentez pas une pauvre créature qui a remis son honneur entre vos mains et qui doit mourir auprès du devoir comme un soldat meurt auprès du drapeau !

George baissa la tête. Pauline s’enveloppa les épaules d’un châle, et prenant le bras de George : — Allons faire un tour dans le jardin, dit-elle ; cette belle tiédeur de l’air me fera du bien.

Ils descendirent ; longtemps muets et comme enlevés au-dessus des choses de la terre, ils marchèrent dans les allées que la lune rayait