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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/306

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elle, et qui ébranlait ses résolutions les meilleures. Quant à George, il multipliait ses travaux ; il touchait à tout en même temps avec une activité fébrile ; mais sa pensée était ailleurs, emportée par un tourbillon qu’elle ne dominait pas, le laissant inutile et sans intelligence en face de ses études, qu’il ne comprenait plus. Ses yeux lisaient, mais n’envoyaient à son cerveau que des mots vides de sens qui défilaient devant lui comme les vocables d’un langage inconnu. Il laissait alors tout ce fatras scientifique, il faisait des armes, ou crevait ses chevaux dans des courses insensées, demandant aux fatigues du corps d’endormir le démon, le dieu peut-être, qui veillait obstinément en lui. Enfin il faisait des vers : symptôme grave pour un philologue ! Un matin que sa mère entrait chez lui, elle avisa sur sa table une feuille de papier couverte de ces petites lignes dont l’inégale longueur constitue seule, au point de vue de certaines gens, la différence de la poésie à la prose. Elle prit le papier.

 Il est à toi, ce cœur dont l’espérance
Va vers le tien, comme l’encens vers Dieu…

— Mon fils, dit-elle, les femmes ne sont pas des étoiles, et pour les approcher il n’est pas nécessaire de monter au septième ciel.

George la regardait pendant qu’elle rejetait ses vers sur la table. — O mon pauvre père ! se dit-il à voix basse.

La pensée du vieillard qu’il avait évoquée ne le quitta pas lorsqu’il fut resté seul. Nos morts vivent en nous, ceci n’est point douteux ; souvent ils nous apparaissent intérieurement dans les instans périlleux de notre vie, et leurs conseils nous dirigent à travers les obstacles qui barrent notre chemin. Dans le dédale où se perdaient les résolutions de George, il lui sembla que la voix de ce père qu’il avait tant aimé s’élevait lentement du fond de son cœur et lui disait : — Lutte, et à tout prix triomphe ! Puisque tu aimes, ne laisse pas l’objet de ton amour descendre les degrés qu’on ne remonte plus, et n’expose jamais un fils à souffrir par sa mère ce que tu as souffert par la tienne !

Un accès de jalousie vint encore amollir sa résistance en lui prouvant jusqu’à quelle hauteur son amour était monté. Un soir, on annonça chez Pauline le comte Ladislas Palki. George se souvint de ce qu’il avait entendu dire à sa mère, et il eut un tressaillement impossible à vaincre en voyant entrer un homme de trente-cinq à quarante ans, qui était le type le plus parfait de la beauté mâle et rêveuse de la race slave. Pauline l’accueillit comme un vieil ami, avec toute sorte de joie et d’amabilité. À ses questions il répondait d’une voix si douce qu’elle trahissait une vive affection. Plusieurs fois Pauline lui serra la main. George foudroyait de ses regards Ladislas,