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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/298

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d’une froideur extrêmement aimable, rien de plus, et lui-même, il eut quelque peine à relever la conversation, qui tombait à chaque phrase. Je ne sais s’ils avaient quelque chose à se dire ; en tout cas, il n’y parut guère, car jamais semblables lieux-communs ne furent échangés entre deux êtres doués d’intelligence. Pauline l’aidait peu, semblait s’intéresser aux inutilités qu’il lui débitait, répondait par petites phrases insignifiantes, et tirait l’aiguille avec une désespérante régularité. Au bout d’une demi-heure de ce supplice, George s’en alla ; il était de fort mauvaise humeur, et ne s’expliquait pas cette sorte de paralysie intellectuelle qui l’avait subitement frappé. Pauline n’était pas plus gaie, et se demandait, sans pouvoir se répondre, d’où venait ce malaise qu’elle avait ressenti pendant la visite de George. Elle en était fort troublée, et sans doute elle eût été plus troublée encore, si, voyant cet effet, elle avait pu en comprendre la raison suffisante, ainsi qu’aurait dit le docteur Pangloss.

À dîner, George était préoccupé, et sa mère le remarqua. Avec cette persévérance habile d’une femme que les scrupules n’ont jamais beaucoup retenue, elle arriva, par mille détours, à faire sortir des lèvres de son fils le nom qui vivait déjà au fond de son cœur. George cependant ne fut rien moins qu’expansif, mais sa mère ne s’y trompa guère. Il raconta simplement qu’il avait vu Mme de Chavry deux jours auparavant, et qu’il avait été dans la matinée lui faire une visite, ainsi qu’il y avait été autorisé par elle ; il dit sans méfiance qu’il s’était trouvé fort sot et qu’il ne se sentait pas dans son équilibre ordinaire, quoiqu’il ne sût comment expliquer le trouble qu’il éprouvait. En entendant prononcer le nom de Pauline, Mme d’Alfarey avait jeté sur George un de ces regards d’inquisition maternelle qui fouillent l’âme jusque dans ses replis les plus profonds et savent deviner un secret là où souvent il ne se soupçonne point encore lui-même. — Ah ! tu as rencontré la petite de Chavry ! dit Mme d’Alfarey : il y a des gens qui en disent quelque bien ; mais en réalité c’est une poupée prétentieuse qui fait de grands étalages de vertu et qui s’habille en quakeresse, comme si nous étions faites pour vivre dans des couvens. Sa mère, que j’ai connue, était une fort ridicule personne, tout en Dieu, et mystique, ainsi que l’on dit aujourd’hui ; elle a donné à sa fille la plus sotte éducation du monde, et la pauvre petite n’en a que trop bien profité. Son mari du reste est un galant homme, il entend la vie qui convient aux gens comme il faut.

Malgré lui, George prit la défense de Mme de Chavry avec un peu trop de chaleur peut-être ; il s’emporta jusqu’à dire à sa mère qu’il n’avait pas encore rencontré une femme plus charmante ni plus aimable, au sens originel du mot, c’est-à-dire digne d’être aimée.

— Tant pis, reprit imperturbablement sa mère, car l’amour a