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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/295

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perspicacité habituelle, il comprit le doute qui troublait son fils, et devina que quelques méchans propos l’avaient frappé en plein cœur. Se tournant alors vers George, lui posant les mains sur les épaules, le regardant avec une douceur où étaient contenus tous les amours de la paternité, il lui dit : — Tu as entendu quelque sottise ; ne le nie pas, je le devine. Pourquoi t’en troubler ? Prends l’habitude de ne jamais laisser descendre jusqu’à ton âme les paroles outrageantes qui tomberont dans ton oreille. Il est tard, va dormir ; mais va d’abord embrasser ta mère… Et, ajouta-t-il, ouvrant les bras et scandant chacune de ses paroles, embrasse aussi ton père, mon fils ! mon cher fils !

George fut-il dupe de la supercherie de son père ? Je l’ignore, mais je sais que dès ce jour il sentit malgré lui s’étioler l’affection qu’il portait à sa mère et se faner cette fleur de respect qui est le parfum des vraies tendresses. Intolérant comme le sont les jeunes gens qui n’ont point souffert encore, il avait des mouvemens d’irritation et presque de ressentiment contre sa mère ; alors il ajoutait foi aux paroles mauvaises qu’il avait entendues, il trouvait sublime le mensonge paternel, il avait pour le vieillard une compassion douloureuse qui remuait toutes les fibres de son être, il eût voulu, à force de dévouement, lui faire oublier des chagrins refoulés qu’il entrevoyait sans pouvoir en mesurer la profondeur. Il comprenait que toute la vie conjugale de M. d’Alfarey avait eu pour base le dogme divin du sacrifice, et ce fut dans ces momens-là, momens pleins de lutte et de torture, qu’il se forma pour lui-même et pour son existence entière la première notion du devoir ; elle lui apparut comme une loi implacable à laquelle toute nécessité doit céder. Le doute poignant qui venait l’assaillir lorsqu’il pensait à sa mère mit dans son âme une volonté de bien faire et un imperturbable amour du droit qui furent l’orgueil et firent le malheur de sa vie.

Il avait vingt-deux ans quand son père mourut ; la dernière parole du vieillard à son fils fut le mot de Pasquier Quesnel : « rien n’est nécessaire que ce qui est éternel. » Il n’y a d’éternel que la vérité ! ajouta-t-il. — Après cette mort, George se sentit bien seul ; il s’arrangea un appartement séparé dans l’hôtel qu’habitait sa mère, à laquelle il rendait attentivement ses devoirs tout en lui faisant comprendre qu’il désirait mener une existence indépendante, et il se livra à ses études de prédilection. Sa vie fut simple, sans grandes passions, sans amour même, car sa nature froide et concentrée n’était pas faite pour être émue par les faciles coquetteries qui sollicitaient sa jeunesse. Son grand œil, d’un bleu presque noir, que semblaient rendre plus doux encore la pâleur mate de son visage et son large front déjà un peu dégarni, glissait vaguement sur les femmes