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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/233

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qui n’est que le cadre fictif d’une action vulgaire et toute de convention, supprimer, ces ariettes, ces duos, ces morceaux d’ensemble arbitrairement coupés par la rhétorique et formant autant de tableaux isolés dans le tableau général, dont ils altèrent la vérité ; il veut transformer toutes ces combinaisons usées en un drame vivant et grandiose où la musique accompagne l’action, caractérise les personnages par des traits invariables, exprime les passions qui les agitent et suive imperturbablement le cours de la poésie, comme Dante suit Virgile dans la cité des pleurs, sans se préoccuper d’autre chose que de la vérité logique qui doit être la loi suprême du compositeur dramatique. Telle est en peu de mots, et dégagée du pathos germanique, la théorie de M. Wagner, qui n’est autre que la vieille théorie de Gluck et de Grétry, qui était celle de Lessing, de Diderot et de tous les naturalistes, Sous le premier empire, cette théorie a été particulièrement professée en France par Lesueur, compositeur célèbre, l’auteur de la Caverne et des Bardes.

En fait de théories et de principes émis par l’artiste créateur, nous sommes de très bonne composition, et nous accordons volontiers toute la liberté d’agir qu’on nous demande. Nous sommes sur ce point de l’avis de M. Wagner : la critique n’a pas le droit d’imposer sa loi arbitraire et absolue au génie qui veut manifester sa vie intérieure, elle ne peut opposer ses concepts étroits à la liberté indéfinie de l’inspiration individuelle. Que l’artiste marche donc dans sa force et dans son indépendance, qu’il chante, qu’il peigne la nature comme il la voit, qu’il évoque comme il l’entend l’idéal que pressent son âme ou qui sourit à son imagination, nous voulons qu’il soit complètement libre de se révéler comme il se sent, et que la terre et les cieux lui soient ouverts. Il y a pourtant une limite à cette liberté indéfinie du génie, il y a un point au-delà duquel la critique peut dire à l’inspiration individuelle de l’artiste, comme le dieu de la Bible l’a dit à la mer : Nec plus ultra ! Cette limite fatale, que l’artiste ne peut dépasser sans tomber comme Icare dans le vide de l’espace, ce sont les lois mêmes de l’esprit humain, c’est la forme dans laquelle s’incarne nécessairement le génie. Je vous laisse libre de dire tout ce que vous voudrez, d’écrire, de composer ou de peindre les plus vastes poèmes, pourvu que vous employiez un langage qui me soit accessible, et que vous vous serviez d’une forme qui traduise nettement votre pensée. Si un être supérieur à la nature humaine voulait communiquer avec de simples mortels, il serait forcé de se soumettre aux limites de notre intelligence, car Dieu lui-même ne nous est connu que par le monde qu’il a créé et qui nous révèle sa toute-puissance.

Il résulte de ces considérations qu’une œuvre d’art se compose toujours de deux élémens, de l’inspiration du génie et de la forme qu’il reçoit en partie de la tradition, c’est-à-dire de liberté et d’un ordre nécessaire que lui impose l’intelligence humaine. La forme dans l’art est l’œuvre de tous et n’appartient exclusivement à aucun génie particulier. Ce n’est pas Malherbe,