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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/227

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puissance. L’œil est complètement trompé. Les premiers plans s’enlèvent en si forte vigueur qu’on les croit tout au moins d’une épaisseur égale à la moitié des objets représentés, et ce qui est encore plus étrange, ce qui a l’air d’une vraie magie, plus on s’éloigne de cette sculpture, plus elle prend d’ampleur et d’accent. À dix pas de distance, le relief semble plus fort qu’il ne paraît l’être à deux.

Je crains que ce détail technique n’intéresse que les sculpteurs, et cependant j’en dois noter un autre de même sorte, ou peu s’en faut. Ce genre d’observations n’est pas sans prix pour l’histoire de l’art. Voici ce dont il s’agit : dans tous les bas-reliefs de l’école de Phidias parvenus jusqu’à nous, les figures sont séparées du fond par une certaine épaisseur abrupte formant comme un listel qui cerne tous les contours. Il en résulte une ombre, une sorte de trait noir qui dessine fortement les silhouettes. Rien de pareil dans le bas-relief d’Eleusis. Le modelé y va mourant et comme en pente douce jusqu’aux limites des contours sans qu’aucun trait le circonscrive, et sans qu’il en résulte cependant ni mollesse ni confusion. Cette différence de procédé indique-t-elle une diversité d’école ? Avant de nous hâter de conclure en ce sens, n’oublions pas que les bas-reliefs de Phidias, et notamment ceux qui ornaient le mur extérieur de la cella du Parthénon, étaient placés à grande hauteur du sol, et qu’il fallait, par un moyen factice, aider le spectateur à discerner les objets à distance, tandis qu’à Eleusis cet artifice n’était pas nécessaire, les bas-reliefs étant placés, selon toute apparence, à une élévation moyenne.

À propos de ces questions de saillie plus ou moins prononcée, on ne peut s’empêcher de faire une remarque. L’exiguïté du relief, qui apparaît ici, pour la première fois peut-être, dans la grande sculpture grecque, un homme qui n’avait pas vu la Grèce et qui n’avait de la statuaire antique que des notions imparfaites, notre élégant et gracieux Jean Goujon, se trouve en avoir fait usage et lui avoir emprunté une partie de son charme et de son originalité. C’est un caractère distinctif de ses bas-reliefs, généralement supérieurs à ses statues, que ce modelé sans épaisseur. Aucun de ses rivaux ne suit son exemple. Il tire de ce moyen des effets délicieux : cette sculpture en demi-teinte s’harmonise à merveille avec les sveltes proportions et la forme un peu trop allongée de ses figures. Je n’ai pas besoin de dire qu’entre lui et le sculpteur d’Eleusis il y a de profondes différences, aussi bien en fait de style et de dessin qu’en fait de moyens pratiques ; mais l’analogie est frappante quant à l’exiguïté du relief. D’où cette idée vint-elle à Jean Goujon ? En partie, je crois, d’Italie, en partie de lui-même. Il avait dû voir en France des médaillons florentins, des retables vénitiens traités dans ce goût sobre sur des plaques d’albâtre en imitation du bronze ; mais faire