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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/226

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bien, ce n’est pas un futur athlète, ce n’est pas un futur guerrier ; il n’a ni ardeur ni jactance. Ce n’est pas Achille à quinze ans ; en lui, rien du héros : il est de sang royal, mais simple et endurci, ferme et d’esprit docile ; c’est la franchise du campagnard, c’est l’idéal du laboureur. Et comme on s’intéresse à lui ! L’écueil de la sculpture, surtout du bas-relief, c’est la froideur. Que de fois elle ne parle qu’aux yeux ! Que dire à l’âme rien qu’avec des contours ? Eh bien ! dans cette scène intime, les contours sont touchans, ils ont une éloquence, une onction pénétrante. Comme ces deux déesses abritent leur protégé ! Comme on sent que Cérès, malgré son air austère, lui parle tendrement ! On croit l’entendre dire : « Laisse-là ton manteau, tu dois porter le poids du jour. Ce grain que je te donne, il faudra l’arroser d’abondantes sueurs ! » Et de quel air soumis et résolu il laisse choir ce vêtement inutile ! comme sa main restée libre en ramasse et en soutient les plis ! Quel calme, quel équilibre dans toute sa personne ! quel rhythme dans ses mouvemens, et quelle différence de nature, quel contraste avec la Proserpine ! Le peu que j’en ai dit fait déjà pressentir le rôle que joue là cette jeune déesse, rôle mystique et aérien. Elle est pendant six mois sur la terre, mais elle ne l’habite qu’en esprit, par tolérance, pour consoler les douleurs maternelles. Présente à Eleusis, elle ne cesse pas de régner sur les morts. Par quel art merveilleux l’artiste a-t-il pu rendre cette vie surnaturelle ? Il y a là des délicatesses dont la peinture seule semblait avoir le privilège, et qui, pour la première fois peut-être, sont exprimées par le ciseau avec un tel bonheur. Et ce n’est point un trompe-l’œil : le travail n’a rien de vague, rien de matériellement vaporeux ; à peine un peu moins d’épaisseur et de solidité dans la saillie du relief, mais seulement à un degré presque microscopique. Tout le secret est dans la suavité des lignes, dans la finesse du modelé ; chaque pli de ces étoffes, chaque mouvement de ce corps vous disent qu’il est transfiguré.

Veut-on savoir au juste à combien se réduit la différence de saillie entre la Proserpine et les deux autres personnages ? Qu’on jette un regard de profil sur tout le bas-relief ; qu’on mesure la saillie totale de la sculpture sur le nu du marbre : je ne pense pas qu’elle soit de plus de deux centimètres. Deux centimètres d’épaisseur sur une surface aussi grande, autant vaut dire que la surface est plane comme la toile d’un tableau. On a peine à en croire ses yeux ; c’est le premier exemple, à coup sûr, d’un travail aussi peu accusé sur une aussi vaste échelle [1]. Et ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ce modelé, si faible en réalité, devient en apparence d’une extrême

  1. Hors de la Grèce, en Égypte, en Assyrie, les exemples seraient fréquens. En Grèce, ce défaut de saillie est dans les bas-reliefs un signe de haut archaïsme, et ceux qui nous sont connus n’atteignent pas à beaucoup près les dimensions du bas-relief d’Eleusis.