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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/193

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bras de fleuve furent réunis et qu’on put alors planter des mûriers, nourrir des vers à soie et descendre des hauteurs pour habiter les plaines. Ces travaux, dont on peut étudier encore aujourd’hui d’admirables restes, s’exécutaient 2286 ans avant notre ère, un millier d’années environ avant la prise de Troie !

Parties de la Chine, les soieries se répandirent bientôt, par le commerce, en Asie d’abord, et enfin bien plus tard en Europe. Dans son curieux mémoire sur le commerce de la soie chez les anciens, M. Pardessus a montré que dès le temps d’Ézéchiel, 600 ans environ avant notre ère, la soie entrait dans la parure des femmes chez les Juifs, et que les vêtemens appelés médiques par Hérodote et Xénophon étaient tissus de la même matière. On comprend que les étoffes de soie ne tardèrent pas à être connues des Grecs, mais il paraît qu’elles pénétrèrent bien plus tard dans le reste de l’Europe. L’auteur que nous venons de citer croit qu’on en vit pour la première fois à Rome lors des jeux donnés par César, 46 ans seulement avant notre ère, ou tout au plus quelques années auparavant, d’après un passage de Varron. Les soieries furent d’ailleurs pendant des siècles d’une rareté extrême et d’un prix excessif. Sous Aurélien, elles valaient précisément autant que l’or, poids pour poids, si bien que le vainqueur de Zénobie refusait à une impératrice romaine, comme une parure trop chère, une de ces robes de soie que porte aujourd’hui la moindre grisette endimanchée (270-275). C’est que les Chinois, jaloux de conserver un monopole qui rendait tributaires de leur industrie tous les peuples civilisés, avaient pris des précautions sévères pour que le ver à soie restât confiné dans le Céleste-Empire. Des gardes, de véritables douaniers, veillaient aux frontières pour empêcher l’exportation des œufs du précieux insecte, et des peines très sévères, la mort même, dit-on, menaçaient quiconque aurait tenté de violer la loi. Les étoffes seules avaient droit de passage. La sortie même des soies filées, des soies grèges, comme nous dirions aujourd’hui, paraît avoir été prohibée. Pline ne les a pas connues, et nous apprend que de son temps la Phénicie et la Babylonie ne recevaient que des tissus déjà ouvrés. Aussi les savans de l’antiquité ignorèrent-ils tous la véritable nature de la soie. Aristote a bien décrit les métamorphoses d’un ver à soie ; mais il ne s’agit pas du nôtre : il a voulu parler d’une autre chenille qui vit dans les îles de l’Archipel, sur les cyprès et les térébinthes, et dont le cocon était employé pour tisser des vêtemens légers destinés aux hommes. Quant à la véritable soie, qu’il appelle soie abyssinienne, elle était réservée pour la parure des femmes. Pour Aristote, pour Pline et leurs successeurs, celle-ci fut longtemps encore une sorte de duvet qu’on croyait fourni par un arbre,