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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/188

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— Ah ! mon Dieu, s’écria Françoise, ayez pitié de lui ! Je n’ose te laisser seul !… Comment faire ?

Et elle se mit à appeler au secours ; Sa voix fut entendue par le tisserand Jagut, qui venait de reporter de la toile au bourg. Il n’avait fait que passer par la prison, les bons certificats du maire lui en ayant vite ouvert les portes. Cependant cette petite aventure l’avait rendu prudent. Aux cris de Françoise, il leva la tête, puis se cacha et eut peur. Enfin, ne voyant ni soldats, ni chouans, ni gendarmes, il accourut. — Qu’as-tu, petite ? est-ce ta vache qui vient de choir dans le fossé ? demanda le bossu.

Quand il vit le pauvre Charlot en un si pitoyable état, Jagut joignit les mains en poussant une exclamation de douleur et de surprise, puis il conseilla à la jeune fille d’aller au logis chercher les gens de chez elle, avec un matelas et des couvertures.

— Jagut, dit le réfractaire d’une voix mourante, c’est moi qui l’ai tué… N’en parle jamais à mon père, entends-tu, ni à Françoise,… ni à personne… Je n’en puis plus… Ce n’est pas de ma blessure que je meurs, c’est du mal que ça m’a fait de… l’avoir vu tomber à mon coup de fusil… Tu m’amèneras mon père et le curé, n’est-ce pas ?

Quand les gens de La Tremblaye placèrent le moribond sur le matelas, il éprouva un instant de bien-être. Les chaudes couvertures ranimèrent un peu son sang, qui ne circulait presque plus. On le plaça près du feu, et il se fit dans la ferme un profond silence. Les plus jeunes enfans, effrayés de cette scène lugubre, se tenaient blottis dans la ruelle, derrière le grand lit à rideaux de serge. Le père Gambille ne tarda pas à venir, et après lui le curé, que conduisait Jagut. Le bruit qu’ils firent en entrant éveilla Charlot, un instant assoupi. — Mon Dieu ! dit-il en ouvrant les yeux, que j’ai passé ici de bonnes journées !… Françoise est là, n’est-ce pas ?… Mon père, votre main… Ah ! il y avait de la force dans ce bras-là ! Il maniait joliment le fléau… Pourquoi m’ont-ils mis un fusil sur l’épaule ?… Monsieur le curé, à nous deux maintenant…

Les assistans se retirèrent à l’écart, et Jagut partit pour aller chercher un médecin. — S’il n’avait pas été tout à fait mort, murmurait le réfractaire, je lui aurais bien demandé pardon… Quand on a un fusil, on n’est plus maître de soi… Le premier coup de feu ne m’avait rien fait, je tirais de loin ; mais le second… Du moment que je l’ai lâché, j’ai été un homme perdu ; je ne pouvais plus vivre avec ça sur le cœur.

Ces aveux n’étaient entendus que de celui à qui le moribond les adressait. Quand il eut fini de s’entretenir avec le curé, il ajouta en tournant la tête vers l’autre pièce. — Françoise, viens donc là !… J’espérais que tu serais un jour ma femme, et c’est pour ne pas m’en aller trop loin de toi que j’ai refusé d’être soldat !… C’est