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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/187

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Charlot s’était assis sur le revers d’un fossé, entre deux touffes d’ajonc ; il s’y allongea comme un renard blessé, et sa fatigue était si grande qu’il ne put se relever. Deux fois il essaya de se tenir debout, et deux fois ses jambes, lacérées par les ronces et enflées par le froid, refusèrent de le porter. La nuit allait venir ; il gelait plus fort encore que les jours précédens. Charlot se laissa rouler dans le fossé plus mort que vif. À ce moment-là, les deux jeunes frères de Françoise, Pierre et Jean, qui s’étaient attardés en allant chercher les ouailles, aperçurent de loin le réfractaire qui s’affaissait à deux reprises en faisant effort pour se redresser. Tout aussitôt, chassant les brebis devant eux au grand galop, ils accoururent au logis plus épouvantés que le soir où l’Éclairoux avait brillé devant eux. Leur père Jacques Aubin et leur frère aîné n’étaient pas encore de retour des champs. Les deux petits garçons, pleurant et criant, se précipitèrent dans la maison.

— Qu’y a-t-il ? demanda Françoise.

— Avez-vous vu le loup ? dit la grand’mère…

— Nenni, répondit d’une voix entrecoupée le cadet. Nous avons vu un… un…

— Un quoi ? Parlez donc !

— Un revenant, en conscience ; il est dans le coin du champ des Brosses, à côté du gros poirier où j’ai déniché un nid de tourterelles le jour de la Saint-Jean.

Françoise avait peur de l’Éclairoux presque autant que ses petits frères ; ainsi qu’eux, elle croyait aux revenans, mais elle ne crut point à celui-là. Sans rien dire, elle courut du côté du champ des Brosses, et s’avança, non sans une certaine frayeur, vers le point signalé par le jeune garçon. Elle allait donc pas à pas, retenant son haleine, et son cœur battait si fort qu’elle se sentait près de s’évanouir. Un gémissement sourd sorti du fond du fossé la fit tressaillir. Ce n’était pas un fantôme qui gisait là devant elle, mais un spectre d’une pâleur effrayante. — Françoise ! dit le réfractaire en ouvrant les yeux. La jeune fille prit sa main glacée et resta immobile devant ce visage amaigri, devenu gris comme la terre des champs. Charlot essaya de sourire ; sa figure, hérissée d’une longue barbe, se contracta d’une façon douloureuse, et ses lèvres blêmes restèrent entr’ouvertes. De grosses larmes roulaient de ses yeux à demi éteints.

— Françoise, murmura-t-il, fais-moi emporter à la maison… Je ne crains plus qu’ils m’arrêtent,… je vais mourir.

— Lève-toi, appuie-toi sur moi, dit la jeune fille.

— Je ne saurais, répliqua le réfractaire, mes pieds sont enflés, et je suis démonté d’une aile.

Il montrait son épaule tuméfiée, dont la blessure gangrenée tachait de sang tout un côté de sa veste.