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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/175

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derrière la haie du jardin : — Voyons, dit le réfractaire, que faut-il que je fasse ? On s’ennuie de me donner asile ici ; on me conseille de me rendre.

— Si tu étais parti soldat tout de suite, tu aurais peut-être mieux fait, repartit Françoise.

— S’en aller à cent lieues, à deux cents lieues d’ici ! rester absent six ou sept ans sans revoir le pays, sans parler à ceux qu’on aime…

— N’y a-t-il pas des semestres ? Ton cousin André n’est-il pas venu ce printemps, même qu’il a donné le pain bénit en habit de lancier, un joli uniforme, et qui aurait bien été à un beau gars comme toi ?

— Tu me trouves donc beau ? dit le réfractaire à la jeune fille, qui se retournait en rougissant. Comment veux-tu que je te quitte après une parole comme celle-là ?… Non, je ferai comme les autres… arrive que pourra !…

— Et moi je ferai comme les autres jeunes filles, je prierai pour que le bon Dieu te garde… Il y avait bien des cierges allumés hier à l’autel de la Vierge…

— Prie pour moi, Françoise, car je n’ai guère confiance dans les projets de nos chefs ; la troupe arrive de tous côtés ; nous serons bientôt traqués comme des loups… C’est pourtant une drôle d’idée de faire la guerre pour ne pas être soldat ! A la grâce de Dieu ; je ne suis pas le seul !

— Voilà le jour qui vient, sauve-toi, dit Françoise, tu as du chemin à faire avant d’avoir rejoint tes camarades… Adieu, et bonne chance.

La jeune fille prit la main du réfractaire et la serra vivement. Françoise versait de grosses larmes ; Charlot, ému et le cœur troublé, rejoignit à l’entrée du chemin le tisserand Jagut, qui l’attendait avec une vive impatience. Tous deux, ils cheminèrent rapidement et en silence vers le village des Brandes. Déjà le jour commençait à poindre. Des bandes de corneilles volaient en croassant sous les nuages pâles, et les vanneaux s’abattaient avec des cris aigus sur les prés humides. Le ciel avait un aspect gris et froid ; la terre se jonchait de feuilles sèches secouées par la brise, derniers débris de la parure fanée du printemps. Çà et là pourtant brillaient les graines rouges des houx au feuillage vert, qui semblaient soutirer à eux tout ce qui restait de sève dans la nature, comme ces cœurs généreux qui conservent leur ardeur au milieu de l’affaissement général. Pressé d’aller rejoindre les siens, le jeune réfractaire courait le long des haies, évitant les routes battues. Au milieu de ces campagnes qu’il avait tant aimées, et qu’il parcourait autrefois si librement, tout était devenu pour lui un objet d’épouvante. Le vol furtif du