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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/141

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de la philosophie d’Alexandre d’Aphrodise à Leibnitz, à tirer de la poussière des bibliothèques des collèges ces in-folios effrayans qu’on ne touchait plus, pour entrer en communication avec Averroès et Avicenne comme avec saint Thomas et Scot, comme avec Cardan et Vivès, et enfin à se rendre maître des doctrines modernes de cette philosophie du continent, toujours tenue à distance par le jaloux esprit de nationalité des écoles britanniques ; singulière préparation pour un jeune homme qui se destinait à être avocat !

Mais heureusement la maison du parlement, ce palais de justice d’Edimbourg, dont la fréquentation n’impose point aux stagiaires d’assujettissantes études, contient une belle et célèbre bibliothèque de cent quarante-huit mille imprimés et de deux mille manuscrits, où un esprit insatiable de lecture et de recherche pouvait étancher sa soif à chaque heure du jour. On dit que Hamilton pénétra dans les recoins les plus inconnus de ce trésor de savoir, et comme il avait un peu embarrassé les professeurs d’Oxford, il troublait quelquefois les bibliothécaires en leur demandant des livres dont ils avaient la garde, sans les avoir jamais vus ni entendu nommer. Dès cette époque, l’étendue et la singularité de son instruction le signalaient à la curiosité des amis des lettres. On me permettra d’emprunter au biographe de qui j’apprends tout ce que je raconte une citation d’un humoriste anglais peu connu parmi nous : c’est M. De Quincey, qui a mieux pris son parti d’être un mangeur d’opium que le pauvre Coleridge.


« Dans l’année 1814, dit-il, j’allai à Edimbourg pour la première fois ; je venais rendre visite à Mra8 Wilson, la mère du professeur John Wilson [1]. Celui-ci alors n’était pas professeur, ni ne songeait à le devenir, son intention étant de suivre le barreau écossais ; je le connaissais depuis un peu plus de cinq ans. C’était Wordsworth, qui, résidant alors à Allan-Bank, sur le lac de Grasmere, m’avait mis en rapport avec lui, et depuis, en tout temps, je le suis allé voir souvent dans ce beau site d’Elleray, sur le Windermere, qui n’était pas à neuf milles de distance de mon cottage sur le Grasmere. Pendant ce voyage, Wilson me parla plusieurs fois de son ami Hamilton comme d’un homme spécialement distingué par un caractère mâle et élevé, et me le représenta incidemment comme un prodige d’érudition. En effet l’étendue de ses lectures passait pour merveilleuse, réellement effrayante, et même sous certains rapports suspecte, de sorte que certaines dames le regardaient comme mal sûr, car si l’arithmétique pouvait démontrer que tous les jours de sa vie pilés et pulvérisés en minimes globules de cinq ou huit minutes chacun, et passés dans un fil, ne formeraient pas quelque chose comme un chapelet correspondant dans ses gros et petits grains aux livres qu’il passait pour avoir étudiés et s’être rendus familiers, il devenait évident alors qu’il lui avait fallu un aide

  1. Le successeur de Dugald Stewart et de Brown dans la chaire de philosophie morale à l’université d’Edimbourg.