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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/1020

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étant achevées, deux autres Islandais se trouvaient avec lui. Craignant pour ses compatriotes un sort funeste et comptant sur sa propre habileté, il s’engagea à sortir le dernier. Il jeta sur ses épaules un grand manteau blanc sans l’attacher ni le nouer d’aucune façon : quand ses deux amis eurent passé, il se glissa rapidement, laissant entre les griffes du démon qui s’abaissaient sur lui le manteau seul ; mais la porte de fer de la salle souterraine se ferma cependant si vite par derrière qu’elle lui écorcha un talon. La mésaventure s’appliqua proverbialement depuis à quiconque ne sortait pas assez promptement pour son honneur de quelque louche entreprise. Selon un autre récit, quand Saemund quitta la prison, il avait le soleil en face, et le diable ne prit que son ombre, qu’il retint ; on reconnaît la légende germanique dont s’est inspiré Chamisso.

Suivent cent histoires des bons tours joués au diable par Saemund, qui s’est mis en possession de la meilleure cure d’Islande, à Oddi. — Une fois Saemund a pris le malin à gages comme valet d’écurie. Le service va bien jusqu’au printemps ; mais le jour de Pâques, pendant que le curé est en chaire, voilà que l’insolent valet apporte tout le fumier à la porte de l’église, de sorte qu’après le sermon la procession ne peut sortir. Saemund, à qui reste toujours la victoire, force le démon à venir incontinent réparer son insulte en effaçant avec sa langue jusqu’aux dernières traces du fumier, et le démon vaincu, se résignant avec rage, enlève de sa langue une partie de la pierre qui sert de seuil à la petite église d’Oddi, comme chacun le peut voir encore de nos jours. — Voici un des moyens par lesquels Saemund obtenait un si grand ascendant sur les puissances des ténèbres : il demanda un jour au diable s’il pouvait se faire très petit, et il le défia de se changer en un moucheron capable de passer à travers un trou fort étroit qu’il pratiqua dans un mur avec une vrille. Le diable aussitôt de se transformer comme on le demandait et d’entrer en bourdonnant dans le mince corridor. Saemund l’y attendait ; il bouche les deux extrémités, et voilà le diable en sa puissance : il ne le délivra, comme on pense, que sous bonnes conditions, mais non pas telles et si complètes que Saemund renonçât à payer de sa personne, car Saemund était homme d’esprit. Il défie un jour le démon de lui citer un vers en latin ou en islandais, sans obtenir immédiatement, dans les mêmes langues, une réponse avec la rime correspondante. À quelque temps de là, le diable, à cheval sur le toit de l’église, crie à Saemund : Haec domus est alta ! A quoi Saemund répond sans se déconcerter : Si vis descendere, salta / Le lendemain, le diable voit le curé prendre en main une corne à boire ; il lui crie aussitôt : Nunc bibis ex cornu !… La rime était difficile à trouver ; mais Saemund, sans s’émouvoir, lui répond : Vidisti quomodo for nu, mêlant fort à propos l’islandais au latin. — De pareils dialogues se présentent plus d’une fois dans le livre de M. Maurer, et souvent ils montrent à découvert l’intention de tourner en ridicule le mauvais langage dont se servait le clergé du moyen âge.

Il ne faut pas croire d’ailleurs que l’Islande se soit montrée, à l’endroit