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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/1019

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sans être poursuivis ; mais au milieu de la seconde nuit, le ciel étant sans nuage, le maître put lire dans les étoiles où ils en étaient de leur course, et il se mit à leur poursuite. Saemund lut lui-même le danger dans les astres : « Mon maître est en chemin, dit-il à l’évêque, et voit où nous sommes. Prends mon soulier, remplis-le d’eau, et mets-le-moi sur la tête. » Au même instant, le maître s’arrêta dans sa route et dit à ses compagnons, en regardant les astres : « Mauvaise nouvelle, mes amis ! Celui que nous poursuivons vient de se noyer ; je vois le signe de l’eau sur son étoile, et nous pouvons maintenant retourner au logis. » Délivrés de ce péril, les deux fuyards continuent à marcher en avant. La nuit suivante, le maître regarde encore le ciel, et il est tout étonné de retrouver l’étoile de son élève nette et brillante, comme s’il ne lui était rien arrivé. Il remonte à cheval avec tous ses gens et part en grande hâte ; mais Saemund aperçoit ce nouveau péril : « Voilà derechef l’astrologue en route, dit-il à l’évêque ; vite, prends mon soulier, tire ton couteau et blesse-moi à la cuisse ; mets-moi ensuite sur le haut de la tête mon soulier plein de sang. » L’évêque fit ainsi, et aussitôt l’astrologue, qui, tout en chevauchant, ne cessait d’observer les cieux, s’arrêta et dit à ses hommes : « Cette fois je vois du sang sur l’étoile de celui que nous cherchons ; assurément il vient d’être tué par celui qui l’entraînait dans sa fuite, et le voilà puni de m’avoir abandonné. » Cela dit, il tourna bride, lui et les siens, et ils rentrèrent au logis. L’astrologue cependant, inquiet de sa première méprise, monta à sa tour : quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant que l’étoile de Saemund avait recouvré tout son éclat ! Il en conclut, mais un peu tard, que son élève en savait autant et plus que lui, qu’il avait eu tort de vouloir le retenir et qu’il fallait désormais lui laisser faire son chemin dans le monde sans maître ni leçon : sage raisonnement qui rendit le repos à l’astrologue, et permit à l’évêque et à Saemund de retourner sans encombre en Islande et d’y aborder heureusement.

Voilà l’ancienne légende sur Saemund le Sage, celle du XIIIe siècle ; voyons la légende moderne, celle d’aujourd’hui : la comparaison nous fera mesurer les progrès et le travail de l’imagination populaire.

On raconte aujourd’hui, quand on parle de Saemund, qu’il y avait autrefois à Paris une école de magie noire ; les leçons s’y donnaient dans une chambre souterraine où nul rayon de lumière ne pénétrait. Les écoliers restaient enfermés dans cette salle pendant tout le temps de leur éducation, de trois à sept ans, sans voir le jour et sans monter une seule fois à la surface de la terre. Une main noire et velue leur présentait chaque jour leur nourriture. Ils n’apprenaient que dans des livres écrits avec des caractères de feu qui brillaient dans les ténèbres ; il n’y avait qu’un maître, qui restait invisible et secret : c’était le diable en personne. Pour seul profit de ses leçons, le diable revendiquait corps et âme, quand à la fin de chaque année une promotion quittait l’école, celui des disciples qui sortait le dernier ; chacun espérait bien être alerte ce jour-là et laisser quelqu’un de ses camarades en arrière. Le jour où Saemund dut sortir, ses études