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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/100

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place et y formèrent une nouvelle et vaillante garnison. Parmi eux était un gentilhomme d’une vieille et noble famille de Normandie, qui, au mépris des édits du roi, avait provoqué le fameux Montmorency-Bouteville, s’était battu avec lui en plein midi à la Place-Royale et avait prévenu par la fuite le sort qui attendait son héroïque et infortuné adversaire. Bouteville était monté sur un échafaud ; l’autre, désespéré, errait en Italie : c’était Guy d’Harcourt, marquis de Beuyron, l’un des aïeux des ducs et maréchaux d’Harcourt. Beuvron saisit avec joie cette occasion de faire voir au roi que, si l’honneur lui avait fait braver ses édits, il était toujours prêt à combattre et à mourir pour son service. Sa renommée et ses exploits le portèrent promptement au commandement de la place. Il ne se borna point à attendre les Espagnols derrière les murailles, il alla les chercher jusque dans leur camp, déploya autant de talent que de valeur, et prolongea la défense au-delà de toute espérance. Le 1er novembre 1628, La Rochelle tomba au pouvoir du roi. Beuvron célébra la glorieuse nouvelle par des salves d’artillerie et par une sortie audacieuse dans laquelle il fut tué. Heureusement il lui était arrivé depuis peu un digne successeur. Lorsque, devant La Rochelle, Richelieu avait appris la trahison du duc de Savoie, il s’était empressé d’envoyer à Turin un de ses meilleurs officiers, le maréchal-de-camp Guron [1], chargé de protester contre l’invasion du Montferrat et de bien expliquer au duc que la France n’abandonnerait pas le duc de Mantoue, et qu’elle saurait le défendre ou le venger. Les représentations de Guron n’eurent pas plus de succès que les conseils de Mazarin. Au bout de quelque temps, se voyant inutile à Turin, il quitta son rôle de négociateur pour reprendre celui de soldat, et se rendit à Casal. À la mort de Beuvron, il prit le commandement. Il fît placer le drapeau français à côté du drapeau italien. L’Italie entière battait des mains. L’espérance entra dans tous les cœurs, et les dames de Casal apportèrent au nouveau gouverneur leurs diamans, leurs bagues, tout ce qu’elles avaient de plus précieux, pour qu’il en fît de l’argent, afin de payer ses troupes et d’empêcher la ville de tomber au pouvoir de l’Espagne ou de son déloyal et impitoyable allié.

Charles-Emmanuel allait apprendre à ses dépens que Henri le

  1. Disons un mot de ce brave officier dont le nom est tombé dans l’oubli. Jean de Rechigne-Voisin, sieur de Guron, avait déjà servi sous Henri IV dans l’expédition de Savoie en 1600. Il se distingua à l’attaque du Pont-de-Cé, et reçut le brevet de maréchal-de-camp le 20 septembre 1627. Il leva en 1628 un régiment d’infanterie et le mena au siège de La Rochelle. Avant la prise de la ville, il fut envoyé à Turin. En 1629, il accompagna le roi et Richelieu en Languedoc, et c’est lui qui négocia la soumission de Montauban. En 1631, il alla en Lorraine pour tacher d’arranger le différend du duc Charles IV et de la France, et en 1633 il eut une mission auprès des Suédois et de Gustave-Adolphe. Voyez Pinart, Chronologie militaire, t. VI, p. 80.