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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/996

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l’instruction a développé encore en lui cette disposition naturelle. Il touche à tout, aime à parler de tout, s’intéresse à tout, au drainage et aux destinées des empires, à la peinture et au vaudeville, à la musique et au progrès de l’agriculture. Quand donc vous demanderez, ô jeunes romanciers, ce que vous avez demandé si souvent, quel est le mérite de M. About et ce qui lui a valu sa renommée, non auprès du gros public, qui n’a cherché dans ses livres qu’une heure ou deux d’amusement, mais auprès des lecteurs sensés, faites-vous à vous-même cette facile réponse : une bonne instruction et les qualités qu’elle engendre.

M. About n’a pas débuté isolément dans la littérature. Il y a fait invasion en même temps que cinq ou six jeunes amis, sortis comme lui de l’École normale ou du professorat, et dont les noms commencent à être célèbres. Cette invasion marque une date dans l’histoire de notre littérature au XIXe siècle, et a opéré une espèce de révolution dans une des provinces les plus essentielles, les plus traditionnelles de la littérature française, c’est-à-dire la littérature universitaire. J’aimerais, puisque j’en trouve l’occasion, à dire un mot de cette littérature.

Les gens de lettres, les esprits qui vivent de fantaisie et ceux qui se sont habitués à ne tenir compte que des facultés inventives ont beaucoup écrit, beaucoup crié, beaucoup réclamé contre la littérature universitaire, et, selon moi, fort à tort. Sous une forme ou sous une autre, il y a toujours eu chez nous une littérature universitaire, et il est impossible qu’il n’y en ait pas une. Il y a toujours eu en tout pays, mais spécialement en France, certaines castes, certaines classes ou certaines professions qui vivent exclusivement des choses de l’esprit, et qui relèvent directement de l’esprit : ce sont les castes et les professions à qui sont confiés les intérêts spirituels des peuples, et qui sont chargées d’initier à la vie morale les nouvelles générations. Sous l’ancien régime, c’était le clergé ; dans notre société démocratique, c’est l’Université. Nous devons au clergé de l’ancien régime toute une littérature qui, par ses caractères essentiels, ses défauts et ses qualités, a de grands airs de ressemblance avec notre littérature universitaire. Rappelez-vous tout ce que ce clergé a produit d’essais sur la morale, de dialogues sur la littérature, de traités de politique, de discours sur l’histoire, œuvres aujourd’hui surannées, quoique souvent ingénieuses, d’hommes d’esprit vivant des choses de l’intelligence, se récréant par les choses de l’intelligence, forcés de mettre leurs plaisirs en harmonie avec leur profession. En général, quelles que soient nos dispositions récalcitrantes, nous finissons par faire notre plaisir de ce qui est notre devoir ; je ne crois pas qu’il y ait si mauvais moine qui n’eût fini