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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/992

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marché rapidement, comme ces chemins de fer qui ont prêté à sa renommée leur circulation et leur vitesse. Plusieurs fois des obstacles se sont élevés devant lui : il ne s’est pas amusé niaisement à les attaquer, il les a tournés habilement, ou il a sauté par-dessus. Il n’a pas perdu son temps à faire le siège des forteresses qu’il rencontrait sur sa route ; il s’est contenté de tenir la campagne, sûr qu’il était de pouvoir toujours se défendre contre ses adversaires, si par hasard il leur prenait fantaisie de faire une sortie offensive contre sa personne.

Je ne crois pas que M. Edmond About ait été plus fortement doué par la nature que tel ou tel de ses jeunes contemporains que nous pourrions citer. Son observation nette et vive manque de vigueur et s’arrête généralement à la surface des choses. Son imagination railleuse et prudente manque trop souvent de puissance et de hardiesse. Les grâces réelles de son esprit, sans être artificielles et cherchées, sont dénuées cependant de naïveté et de franchise. En un mot, il n’a pas, selon nous, les qualités qui font les inventeurs, et c’est un point sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, en cherchant à quel rôle il nous semblait destiné par la tournure de son talent. Il a reçu en partage de la nature beaucoup d’esprit, de la dextérité, de la finesse, et une assez bonne dose de malice : ce sont là les dons qui constituent plutôt les écrivains satiriques et les polémistes de profession que les romanciers et les dramaturges ; mais M. Edmond About a su corriger la nature par l’art, et à ce fonds solide de dons naturels il a su ajouter certaines qualités dont il peut être fier, car elles sont de celles qui ne s’acquièrent que par la persévérance et le travail. Il sait, ce que la nature n’apprend jamais, les avantages d’une bonne méthode, l’art de distribuer avec symétrie et proportion les différentes parties d’un récit, d’exposer logiquement une série d’idées et de sentimens, de développer une pensée. On devinerait, si on ne le savait pas, que M. About a passé son adolescence dans une école excellente, où ses facultés ont appris l’exercice salutaire de la discipline et contracté l’habitude d’un contrôle habile sur elles-mêmes. Il sait utiliser une idée qu’un autre que lui étoufferait en germe, il sait conduire un récit qu’un autre ferait verser au milieu de la route, il sait sauver une anecdote scabreuse qu’un autre rendrait choquante ou niaise. La clarté continue, l’heureuse ordonnance de ses récits et l’exact équilibre de leurs parties, trahissent une éducation première sérieuse, sévère, nuisible peut-être quand la nature n’est pas assez forte ou assez bien douée pour lui résister, mais excellente lorsqu’elle est assez robuste pour échapper à sa tyrannie, tout en profilant de ses avantages, — une éducation universitaire en un mot. Quelques-uns de ses détracteurs et de ses