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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/990

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de nouveaux colons : il y a déjà des bureaux de douane ! La métamorphose est complète ; le flot européen a décidément envahi les rives du Pacifique, et il ne s’arrêtera de ce côté qu’aux massifs des Montagnes-Rocheuses, dernier asile des tribus. La charte commerciale de la compagnie d’Hudson, accordée en 1821, renouvelée en 1838 pour une durée de vingt et un ans, est expirée au mois de mai 1859, de telle sorte qu’aujourd’hui le trafic est complètement libre et ouvert à toutes les entreprises de l’industrie privée. La compagnie conserve, il est vrai, des droits sur les territoires compris entre les Rocheuses et les frontières occidentales du Canada, droits qu’elle fonde sur une charte obtenue au temps de Charles II ; mais, sans préjuger sur ce point la décision des jurisconsultes anglais et le vote du parlement (car ces droits de propriété sont en ce moment contestés), on peut dire que le moment approche où, par la force des choses, toute la portion de territoire accessible à la population blanche appartiendra au libre commerce, et que là comme ailleurs, avec ou sans indemnité, les anciens privilèges de la compagnie d’Hudson seront abolis. Parallèlement au chemin de fer qui doit traverser les États-Unis, les Anglais projettent déjà une voie ferrée qui, partant de l’extrémité des lacs du Canada, ira joindre le rivage de l’Océan-Pacifique. Ce sont des œuvres gigantesques, mais elles s’accompliront : on ouvrira les continens à la course rapide des locomotives comme les isthmes au passage des vaisseaux : dès ce moment, il n’y aura plus de peaux-rouges. Repoussé par l’invasion européenne, abruti par les spiritueux que lui apporteront les blancs, l’Indien remontera vers le nord, il fuira jusqu’à ce qu’il se trouve acculé aux glaces éternelles du pôle ; là, après avoir jeté ses inutiles filets et lancé dans le vide sa dernière flèche, n’espérant plus que dans l’hospitalité promise par le Grand-Esprit, il se couchera sur la neige, qui l’aura bientôt couvert de son linceul, et, avec lui, toute une race aura disparu à jamais de la surface de la terre.


C. LAVOLLEE.