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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/988

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de Noël, et le lendemain l’heureux couple partit pour le fort Pitt en traîneaux tirés par des attelages de chiens. Ces véhicules, dont les parois sont en peau de buffle, ne contiennent qu’une personne. Le voyageur, étendu dans la caisse comme dans une baignoire, est recouvert d’un tablier en peaux ou en fourrures. Quatre chiens sont attelés au traîneau, qui est emporté rapidement sur la neige, où une avant-garde d’Indiens a eu soin de préparer un sentier. C’est la façon la plus commode de voyager, mais ce n’est pas toujours la plus sûre, attendu que les chiens, imparfaitement dressés, font de fréquens écarts et ne se soucient guère du précieux fardeau qui leur est confié. Qu’un daim passe devant eux, ou qu’un troupeau de buffles apparaisse à l’horizon, l’instinct de la chasse se réveille, et voici l’attelage qui s’élance, à travers neige et fondrières, à la poursuite du gibier ! M. Kane, qui accompagna les jeunes mariés jusqu’au fort Pitt, fut témoin de l’une de ces équipées, où l’on eut beaucoup de peine à remettre les pétulans attelages dans le droit chemin. À cette excursion se rattache un incident assez curieux qui révèle le sentiment des peaux-rouges à l’égard des missions chrétiennes. Sur toute l’étendue de l’Amérique du Nord, les missions catholiques et protestantes entretiennent des postes où d’infatigables apôtres se dévouent à la conversion des tribus. Il y a même près du fort Vancouver une école dirigée par des sœurs, et les jésuites, qui sont toujours à l’avant-garde, ont des stations jusque dans les Montagnes-Rocheuses. Les Indiens accueillent très volontiers les missionnaires, ils les aiment et les respectent, mais ils se convertissent médiocrement, et il semblerait que, là comme dans beaucoup d’autres pays, l’antagonisme, sinon l’hostilité, qui existe entre les catholiques et les protestans est la principale cause de ce résultat à peu près négatif. En allant d’Edmonton au fort Pitt, M. Kane s’arrêta une journée au campement d’une tribu de peaux-rouges dont le chef lui fit part de ses impressions en matière de christianisme. — Jugez de mon embarras, disait ce sauvage, A. affirme qu’il connaît la seule route qui mène au ciel ; B. en dit autant, ainsi que C. Chacun d’eux déclare que les deux autres se trompent. Lequel des trois a raison ? M’est avis qu’ils devraient bien avoir une petite réunion et se mettre d’accord ; je les suivrais alors tous les trois. Jusque-là j’attendrai. — Ce raisonnement de peau-rouge n’est pas dépourvu de bon sens. — Un jour, ajoute le chef, il y a bien longtemps de cela, un homme de notre tribu se fit chrétien, et après sa mort il alla dans le ciel des blancs. Là il vit un séjour de toute beauté : les blancs étaient heureux, ils retrouvaient les parens et les amis qui les avaient précédés au ciel, les plaisirs qu’ils avaient connus sur cette terre ; mais l’Indien ne partageait pas leur