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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/986

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de la terre, et l’autre celui de chef des eaux. Le premier est investi de toutes les attributions civiles et judiciaires ; le second est le souverain absolu de la pêche, et comme la tribu ne vit guère que de saumon, il est, pendant la saison de pêche, le personnage le plus important. Le saumon arrive au fort Colville après avoir remonté la rivière Columbia à plus de sept cents milles de l’embouchure, et il est si abondant que, du mois de juillet au mois de septembre, on prend chaque jour plusieurs milliers de livres de poisson. Le roi des eaux est le grand-maître de la pêche, qu’il monopolise pendant un mois, et dont il distribue le produit par portions égales entre tous les membres de la tribu, un enfant comptant pour une tête. Le mois expiré, la pêche devient libre, et chacun s’y livre pour son compte. Les Indiens préparent le saumon en grandes quantités pour leur nourriture de toute l’année ; ils le font sécher après l’avoir coupé en tranches très minces ; on a remarqué qu’ils n’emploient jamais le sel pour la conservation du poisson, non plus que les autres tribus pour celle de la viande de buffle.

Après avoir pris quelque repos au fort Colville, M. Kane se remit en route pour franchir de nouveau les Montagnes-Rocheuses. On a déjà vu les difficultés qu’il avait éprouvées et les périls qu’il avait courus lors de son premier passage. Il est donc inutile de les décrire une seconde fois. On se blase d’ailleurs très aisément sur les souffrances physiques des voyageurs ; nous leur savons même mauvais gré de vouloir nous intéresser d’une manière qui peut nous être pénible, et nous leur reprochons presque d’avoir eu faim, d’avoir eu froid et surtout de nous le dire, alors qu’ils sont revenus en assez bon état pour conter éloquemment leurs misères. Il faut rendre cette justice à M. Kane qu’il ne se lamente pas trop sur ses fatigues, et que, s’il en parle, c’est avant tout pour donner une idée exacte des contrées sauvages qu’il a traversées. Du reste, le trait comique ne manque pas dans les mésaventures du voyageur. Un matin, on s’aperçoit de la disparition de l’un des chiens qui accompagnaient la petite caravane ; c’était un excellent chien, chasseur consommé, adoré de son maître. Celui-ci se désole ; mais veut-on connaître le principal motif de ce chagrin qui paraîtra naturel à quiconque sait apprécier les vertus de la race canine ? C’est que les provisions se trouvent à peu près épuisées, et que le chien, à un moment donné, eût été pour les estomacs affamés une précieuse ressource ! Pour être dénaturé à ce point, il faut en être réduit aux dernières extrémités. En effet, les autres chiens de la caravane, les fidèles, durent être impitoyablement sacrifiés, à défaut des lapins, dont on avait pu se nourrir pendant quelques jours. Il ne faut donc pas plaisanter avec le passage des Rocheuses. Il était temps d’arriver à la