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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/980

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d’un coin ; le front est tout aplati, et le sommet du crâne allongé en pain de sucre. D’où vient cette coutume ? Nul ne le sait ; elle est fort ancienne, s’est transmise par la tradition, et se perpétuera aussi longtemps que la tribu. Le résultat, du reste, est fort laid, à en juger par les portraits qui accompagnent la description faite par M. Kane. Les enfans ne paraissent point souffrir de la pression que l’on inflige à leur petite tête ; ils s’y habituent tellement qu’ils poussent des cris lorsqu’on enlève les bandages et les ligatures ; il est probable que la sensibilité éteinte par la pression se réveille dès que la tête devient libre. Enfin l’aplatissement de la tête n’exerce point de fâcheuse influence sur la santé non plus que sur l’intelligence ; la mortalité parmi ces tribus n’est pas plus forte qu’ailleurs, et les Chinooks passent pour être aussi intelligens que les Indiens à tête ronde : ils professent, à l’égard de ces derniers, un profond mépris et prennent parmi eux leurs esclaves, ils ont même peu de considération pour les blancs ; dans leur pensée, la tête plate est le signe de l’indépendance.

L’esclavage existe, chez les Chinooks, sur une grande échelle. Il s’alimente soit par la guerre, soit par voie d’achat. La plupart des esclaves viennent d’une tribu qui habite au sud de la Columbia ; ils sont traités très durement, vivent dans la condition la plus abjecte et ne se relèvent jamais de leur dégradation. Le préjugé est porté si loin, que l’enfant d’un Chinook et d’une femme esclave ne peut avoir la tête aplatie, ce privilège étant strictement réservé aux enfans de pure race libre. La polygamie se rencontre également parmi ces tribus, où la femme est plutôt considérée comme une esclave que comme une compagne. M. Kane visita un jour, dans le pays des Black-Feet, un chef de tribu qui lui déclara le plus honnêtement du monde qu’il avait tué sa mère : la pauvre femme était si vieille, si fatiguée, qu’elle ne pouvait réellement plus supporter la vie ! — Je lui ai tiré, disait l’Indien, un coup de fusil au cœur. Elle n’a pas souffert : j’ai bien pleuré un peu dans le moment, mais après les funérailles, quand tout a été fini, le chagrin s’en est allé. — Voilà les sentimens de famille chez les peaux-rouges, du moins en ce qui concerne les femmes ; pour les enfans, la nature reprend ses droits, et la tendresse paternelle est poussée à l’extrême. Le fils, c’est l’espoir de la famille ; ce sera peut-être la gloire de la tribu. Il ne faut pas s’étonner outre mesure de la condition des femmes au milieu de ces sauvages. Quand on en est réduit à vivre péniblement de la chasse ou de la pêche, à faire chaque jour de longues marches, à affronter incessamment tous les périls et toutes les colères de la nature, la femme n’apparaît plus que comme un être débile, embarrassant par sa faiblesse, bonne seulement à donner des enfans