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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/978

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neige couvrait déjà le sol sur une profondeur de plusieurs pieds : on ne pouvait songer à se munir d’une quantité suffisante de vivres pour le cas où les voyageurs, arrêtés par quelque obstacle insurmontable, seraient obligés d’hiverner en route, et il n’y avait pas à espérer que l’on trouverait du gibier. Cependant le départ fut décidé, et M. Kane, en compagnie d’une famille qui se rendait aux établissemens de Vancouver et de seize Indiens, hasarda l’ascension. Chaque voyageur fut pourvu de chaussures particulières, tressées en forme de raquette, très gênantes aux pieds qui n’y sont pas habitués, mais nécessaires pour empêcher que l’on n’enfonce trop avant dans la neige. On marchait une partie du jour ; quand on faisait halte, les Indiens allaient couper dans la forêt voisine plusieurs troncs de jeunes arbres qu’ils posaient sur la surface de la neige, et qui formaient un plancher et comme un radeau sur cette mer glacée. Au milieu de cette installation, ils allumaient un grand feu de bois mort, et chacun s’étendait, la tête encapuchonnée, le corps couvert de fourrures et les pieds tournés vers le foyer. La masse de neige qui se trouvait immédiatement au-dessous du feu ne tardait pas à fondre par l’effet de la chaleur, et se creusait peu à peu de manière à laisser un grand trou dans lequel tombaient le charbon et les cendres ; mais les parois de cette espèce de tube neigeux, qui avait quelquefois cinq ou six mètres de profondeur, en descendant jusqu’au sol, demeuraient solides, et pouvaient supporter le plancher d’arbres pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que celui-ci fût à son tour consumé. Il n’est pas besoin de dire que ce campement, est des moins comfortables, et que, tout occupé de ne point mourir de froid, le voyageur ne se sent plus disposé au moindre enthousiasme en présence des magnifiques effets de neige qui décorent l’horizon.

Après huit jours d’ascension pénible, on atteignit le point culminant du passage, sur les bords d’un petit lac qui n’a pas plus d’un kilomètre de circonférence, et qui pourtant fournit les premières eaux de deux puissantes rivières, dont l’une, la Columbia, se jette dans l’Océan-Pacifique, et l’autre, l’Athabasca, se dirige vers la mer arctique. À ce point commença la descente sur le versant occidental des Rocheuses. Les voyageurs suivirent les gorges abruptes au fond desquelles la Columbia a creusé son lit. Obligés à chaque instant de traverser la rivière au milieu des glaçons, épuisés de faim et de fatigue, tombant de sommeil et ne pouvant s’endormir sous peine de ne plus rouvrir les yeux, ils arrivèrent enfin à la station où le fleuve devient navigable. Là ils prirent des embarcations, et en quinze jours ils franchirent les douze cents milles qui les séparaient du fort Vancouver, situé près de l’embouchure. Comme tous les fleuves de