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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/975

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cadavres et les ossemens de buffles étaient accumulés au point de former de véritables pyramides. On tue ainsi chaque année plusieurs milliers de ces animaux, et, le plus souvent en pure perte, pour le seul plaisir de la destruction, car, avec leur imprévoyance habituelle, les Indiens laissent pourrir ou abandonnent aux loups les produits de leur chasse : ils ne prennent que les provisions qui leur sont nécessaires pour le moment, de telle sorte qu’à l’automne, quand le buffle émigre vers le sud, ils se trouvent au dépourvu. Si les agens de la compagnie d’Hudson n’avaient pas soin de préparer en grandes quantités des viandes de conserve qu’ils partagent entre les tribus, celles-ci en seraient réduites, dans certains hivers, à mourir de faim.

Après les fatigues et les émotions de sa campagne de chasse avec les métis, M. Kane revint au fort Garry. Par sa situation centrale, ce point est très important pour la compagnie d’Hudson. Il s’y fait un commerce considérable, et la surveillance s’étend sur plusieurs tribus d’humeur assez difficile ; mais le fort est bien construit, entouré d’une muraille de pierre et protégé par des bastions à l’abri desquels la petite colonie européenne n’a rien à redouter d’une attaque indienne. Il n’en est pas de même de tous les forts dont nous avons déjà parlé, ni de ceux où M. Kane doit encore faire halte dans la suite de son voyage. Parfois les baraques où vivent les employés de la compagnie et les missionnaires ne sont défendues que par une faible palissade, et la position de cette poignée d’Européens campés au milieu des tribus pourrait, dans certains cas, devenir assez critique : non que les Indiens soient naturellement mal disposés à l’égard des blancs, ils ont au contraire tout à gagner au voisinage de ces forts, où ils échangent les peaux et les fourrures contre du numéraire et des marchandises ; mais la superstition, l’ignorance, les instincts sauvages sont toujours et partout redoutables. La vendetta existe chez les peaux-rouges : le meurtre ne saurait être vengé que par le meurtre. Si donc un Indien était tué par un blanc, ses parens et ses alliés croiraient n’accomplir qu’un devoir sacré en tuant le premier Européen qu’ils pourraient atteindre, fût-il complètement étranger à l’acte qui provoque leurs représailles. C’est une épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête du colon ou du voyageur européen, et il est prudent, quand on aperçoit une bande de peaux-rouges, même appartenant à une tribu amie, de se bien tenir sur ses gardes. La vendetta n’oublie ni ne pardonne. C’est de là que naissent la plupart des guerres entre les tribus, guerres interminables, qui auraient déjà consommé la destruction de la race indigène, si les combats des peaux-rouges ressemblaient aux nôtres ; mais les Indiens ne se rencontrent jamais en bataille