Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/947

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


comme les plus humbles exploitent donc eux-mêmes leur domaine. L’agriculture est à peu près la seule industrie du pays, et le titre de propriétaire équivaut, dans le midi de la France, au titre d’une profession. Cet ensemble d’idées, cette exclusion de toute autre ambition, ce lien commun qui rallie les Languedociens, crée entre eux une véritable confraternité, dont les étrangers et les fonctionnaires se trouvent naturellement exclus. Si riches qu’ils soient devenus, les paysans du Bas-Languedoc ne changent rien à leurs habitudes : ils s’effraient de la civilisation, de tout ce qui lime, assouplit, épure les mœurs. Ils se trouvent heureux dans leurs souliers ferrés, sous leur soleil brûlant, et ils repoussent le progrès comme une trame ourdie contre leurs coutumes et leurs foyers. Les villageois de Balaruc témoignèrent donc peu de bienveillance à Urbain : ils ne virent en lui que l’instrument qui allait les priver pendant un certain temps des bras de leurs fils. Les rares paroles qu’ils lui adressèrent eurent seulement pour but de lui rappeler que la première communion était l’époque fixée pour quitter l’école, et qu’ils comptaient que les enfans seraient bientôt rendus aux travaux de la terre.

Tout en revenant à Balaruc-le-Vieux, l’abbé Tabourel fit sa profession de foi au Franciman, ajoutant que sa protection et sa sympathie ne seraient acquises qu’à l’instituteur qui partagerait ses opinions et l’aiderait à les propager. Aussi, de retour à l’école, Urbain s’accouda-t-il tristement à l’étroit appui de sa lucarne. Les rayons de la lune diamantaient les feuilles luisantes des lierres, et le rossignol mêlait son chant aux harmonies du soir. Le jeune homme resta longtemps absorbé dans sa contemplation, comme s’il eût voulu demander à cette nuit sereine le secret de sa vie. Il pensait avec effroi à tout ce qui séparait son esprit de celui de l’abbé Tabourel. La rigide dévotion du prêtre avait effrayé cette âme naïve et tendre, qui n’avait jamais médité sur les dogmes dont l’austère vieillard se faisait le défenseur passionné. Urbain embrassa d’un coup d’œil toute une suite de luttes douloureuses, de contrariétés quotidiennes, toute une existence de privations et d’isolement. Il n’avait lu que trop clairement dans son avenir.

Une semaine s’était à peine écoulée depuis l’arrivée d’Urbain à Balaruc-le-Vieux, qu’une rupture à peu près complète avait éclaté entre le jeune homme et le curé. Celui-ci, ayant perdu l’espoir de l’enfermer dans le cercle étroit de ses idées, lui avait retiré sa protection et refusé même l’hospitalité de la cure. Le Franciman avait dû accepter un gîte chez le vieux Picouline. Dès que l’on connut cette rupture dans Balaruc, Urbain fut déclaré rouge et enrôlé malgré lui dans le parti du maire. Chacun dès lors attendit avec impatience le dimanche où l’on devait voter sur la nomination de