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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/941

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aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Sur ce groupe d’habitations muettes, sur l’austère paysage où elles s’encadraient, planait une tristesse infinie.

Le jeune voyageur s’arrêta un moment au pied de la colline, puis en soupirant il tira d’un petit portefeuille une lettre adressée à l’abbé Tabourel, curé de Balaruc, et franchit d’un pas rapide les degrés naturels qui conduisent au hameau. Il erra quelque temps dans les rues désertes. Une faible lueur s’échappait des fentes de la porte vermoulue de l’église ; il y entra. La pénible impression qui l’avait saisi au premier aspect du village le reprit de nouveau. Un lampion projetait dans la nef une clarté tremblante ; quelques vieilles femmes, agenouillées sur la dalle, psalmodiaient leurs prières devant un petit autel pauvrement orné. Peu à peu, s’étant habitué à la vacillante lueur de la veilleuse, il finit par distinguer un vieillard qui priait immobile sous le luminaire sacré. La flamme du lampion projetait des reflets rougeâtres sur le visage, et en accentuait fortement les traits. L’étranger crut d’abord avoir sous les yeux une de ces images de saint, sculptées en bois, peintes et habillées, qu’on trouve dans certains villages du midi de la France. Ce corps grêle, anguleux, cette face blême et ridée, rappelaient en effet une de ces existences exceptionnelles, passées dans les privations et couronnées par le martyre. Tout à coup cependant la figure s’agita, elle se retourna vers le jeune homme, qui ne put retenir un cri de surprise : le martyr vivait, c’était le curé de Balaruc ! Sa prière terminée, le prêtre disparut par une petite porte, et le jeune homme se dirigea vers le presbytère, où il comptait le retrouver.

Le curé prenait place devant un repas cénobitique, et une vieille servante tâchait de rallumer un feu de mottes dans l’âtre éteint, lorsque le jeune voyageur frappa à la porte. La lettre qu’il remit à l’abbé Tabourel était du directeur de l’école normale de Montpellier. Le directeur adressait un de ses anciens élèves, Urbain Blaizac, au curé de Balaruc, en le priant de vouloir bien faciliter son admission, comme instituteur, à l’école communale du village. Il ajoutait que le jeune homme était pauvre, orphelin et méritait à tout égard sa bienveillance.

C’était une triste histoire que celle d’Urbain Blaizac. Une déviation de la cuisse l’avait exempté du service militaire. Comme cette infirmité semblait devoir aussi lui interdire les rudes travaux des champs, et que la mort de ses parens l’avait laissé sans ressource, les habitans de son village s’étaient cotisés pour l’envoyer à l’école normale de Montpellier. Suivant la coutume de la France méridionale, où chaque type est caractérisé par un nom pittoresque, le pauvre orphelin avait été surnommé par ses compagnons d’étude le