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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/927

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ment, et qu’en les obligeant à compter avec lui trop souvent et à tout propos, il les amène insensiblement à ne rien faire sans lui.

Pour être juste envers M. Michel Chevalier, il convient d’ajouter que s’il a des faiblesses pour l’intervention administrative, il sait se défendre de l’excès et ne ménage pas les réserves. Son coup d’œil est trop exercé pour n’avoir pas vu l’écueil, et l’indépendance de son caractère n’a pas fléchi dans l’habitude des fonctions publiques. Sur une situation donnée, il dit ce qu’il y a de plus sensé à dire, et loin de calomnier l’esprit d’association, il inclinerait plutôt à en exagérer les avantages. L’objet dont il ne tient pas assez compte à mon sens, c’est la valeur des individus. Si l’association est excellente en soi, elle ne vaut qu’en raison des individus qui la composent. On est donc forcément ramené à cette question : quelle est pour les individus la meilleure école, celle où leurs facultés acquièrent le plus de puissance, et arrivent le plus sûrement à cette règle volontaire qui naît de l’expérience de la vie ? La preuve a été acquise en 1848 de ce que devient l’association avec des élémens défectueux. À l’exemple de ce qui se passe dans les sommets de la communauté, il s’est trouvé là des ouvriers qui comptaient plus sur le gouvernement que sur eux-mêmes, et s’imaginaient que, leur tour de faveur étant arrivé, ils n’avaient plus qu’à puiser à pleines mains dans le fonds commun. En serait-il de même dans les pays où l’individu prend l’habitude de se suffire, et n’attend rien que de ses propres efforts, où la seule faveur dont il jouisse est l’accès de toutes les carrières et une plénitude de droits qui n’est limitée que par le respect du droit d’autrui ? Si, dans ce cas, le gouvernement est un peu effacé, l’individu y gagne, et par suite l’association, qui devient un contrat sérieux, d’autant plus sérieux qu’il est plus librement souscrit, et en plus entière connaissance de cause.

Ce penchant de M. Michel Chevalier pour accroître les attributions de l’état se trahit surtout dans ses études sur l’application de l’armée aux travaux publics. Dans un cours d’économie politique, c’est presque un hors-d’œuvre ; quand on les a lues, on n’est pas tenté de s’en plaindre. L’intérêt en est très vif, seulement il faut se défendre de l’impression qu’elles laissent : il y a là plus qu’une hérésie, il y a un danger. Que l’armée concoure à de certains travaux, qu’elle fournisse des pionniers aux premiers chemins de l’Algérie ou des terrassiers aux fortifications de Paris, ce sont des exceptions nées de la circonstance et justifiables à ce titre ; mais en conclure que l’armée peut et doit être employée à des travaux suivis, réguliers, entrant pour une part dans son économie et susceptibles d’y devenir un élément de produit, voilà qui est inadmissible, pour peu qu’on réfléchisse aux conséquences de cette nouveauté. Le soldat est un soldat, il s’enrôle comme tel, et ne doit à l’état que ce ser-