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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/924

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dans le développement de ses opinions économiques ; sur presque tous les points, je serais d’accord avec lui et n’aurais qu’à répéter ce qu’il a dit : mieux vaut donc insister seulement sur les nuances qui nous séparent. De ces dissentimens, le plus tranché est la mesure qu’il convient de garder dans l’intervention de l’état pour ce qui est du ressort de l’activité particulière. À mon sens, M. Michel Chevalier fait à l’état une part qu’un économiste doit tenir pour exagérée ; il consent trop aisément à le mêler à des actes qui cessent d’être libres dès qu’il y est en tiers, et qui énervent les forces privées par le fait qu’il y joint les siennes. Rien n’est plus multiplié en France que ces entreprises mixtes où le gouvernement s’est réservé un pied, et qui ne marchent qu’à travers des combats d’influence poussés à l’abus. Ni la dignité des personnes, ni l’unité des opérations ne sont suffisamment garanties par ce régime. Ainsi partagée, la responsabilité n’est jamais sérieuse, ni l’organisation définitive ; il y a de perpétuels conflits d’attributions, des doutes sur l’interprétation des contrats et des négociations sans fin pour en modifier les termes, des surprises, des pièges, des chicanes, tout ce qui existe là où il y a deux intérêts en présence au lieu d’un seul. Si des fautes sont commises, on ne sait au juste sur qui les faire peser ; si des améliorations sont nécessaires, l’hésitation s’en mêle, et le temps s’écoule avant qu’un concert soit établi. Le principal effort se porte sur ces arrangemens intérieurs, et les entreprises marchent à peu près au hasard, par leur force propre, plutôt diminuée qu’accrue. C’est comme un bien viager dont on n’a pas l’entière disposition ou une affaire en litige qu’on administre à titre provisoire jusqu’à ce que le droit soit vidé. L’incurie, l’abandon sont les conséquences nécessaires de cet état de choses : on le voit, et on le verra mieux plus tard, pour les canaux et les chemins de fer. On verra ce que produisent toutes ces combinaisons ingénieuses, qui ont mêlé et mêlent de plus en plus l’état à des entreprises privées, cahiers des charges, actions de jouissance, garanties d’intérêt, partage des bénéfices, qui seront pour l’état une source permanente d’obsessions, et pour les entreprises un germe indestructible de paralysie.

Je n’ignore pas tout ce qu’on peut dire contre les écarts et les violences de l’activité privée ; j’admets aussi qu’il est des cas où elle est insuffisante, où il faut que le gouvernement la supplée. Dans les deux pays les plus libres qui soient au monde, il y a eu à ce sujet un retour d’opinion tout récent et très caractérisé. En Angleterre, des lois ont été rendues pour accroître les attributions de l’état en matière de surveillance : les établissemens insalubres, qui, à raison des dommages qu’ils causent, ne relevaient que des poursuites particulières, sont désormais soumis à une enquête et à une autorisation administratives. Un très bon rapport de M. Charles