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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/916

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besoins de l’âme et les besoins du corps, on a voulu créer une sorte d’incompatibilité. De là des domaines distincts dont on n’a jamais su déterminer les limites et qui sont sujets à d’éternels empiètemens. Au lieu de cette thèse si souvent et si vainement agitée, il y en aurait une plus simple et plus conforme à des phénomènes constans, c’est que l’être, dans son ensemble, est indivisible, et que malgré tout il résiste aux violences qu’on lui fait ; c’est que l’activité matérielle a pour principe et pour soutien l’activité intellectuelle et morale ; c’est qu’on ne fera jamais de l’homme ni une pure essence ni une machine. De grandes autorités l’ont jugé ainsi, et dans ses études sur Adam Smith M. Cousin a pu dire avec autant de justesse que de profondeur que ce qui domine dans le travail des mains, c’est l’esprit. Il y a donc un véritable abus de mots à qualifier de conquêtes purement matérielles cette suite d’efforts heureux qui ont eu tant d’influence sur la condition des hommes, qui, en les affranchissant des plus dures nécessités de la vie, ont seuls rendu possible le développement de leur culture morale. Une science qui a pour objet d’apporter dans cet ordre de phénomènes une règle et une harmonie qui en étaient absentes ne relève pas de la matière, mais de l’esprit ; elle se défend par ses origines du reproche d’abaissement que ses adversaires lui adressent.

Il en est si bien ainsi que, dans le cours des âges, l’émancipation du travail a constamment marché sur la même ligne que l’émancipation de la pensée, et qu’elle a rencontré les mêmes adversaires. Que disait-on contre la liberté de la pensée ? On disait qu’abandonnée à ses propres mouvemens et libre de se produire, la pensée irait toujours au-delà de ce que peut supporter une société bien ordonnée, qu’en s’attaquant à ce qui est digne de respect, elle agiterait les esprits, troublerait les consciences, diviserait les classes et préparerait les bouleversemens. De là des remèdes héroïques, mais nécessaires : dans les cas graves, la Bastille pour les écrivains, et le bûcher pour les écrits ; dans les cas ordinaires, la censure et l’autorisation préalable. Vis-à-vis de la liberté du travail, les argumens et les procédés étaient à peu près semblables. On disait que, livré à lui-même, le travail n’aurait ni la régularité ni la perfection désirables, que sans frein il irait à l’abus, amènerait la misère par l’excès de la concurrence, et entretiendrait parmi les intérêts une effervescence préjudiciable pour eux et dangereuse pour la communauté. De là une suite de mesures destinées à les contenir, des barrières de province à province, des compartimens pour l’industrie sous forme de maîtrises et de jurandes, une surveillance minutieuse en matière de fabrication, enfin des entraves à la circulation et à l’échange des produits en vue d’y établir une balance imaginaire. C’était toujours et partout la même prétention : substituer à l’usage