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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/906

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lier voyait ses amis, ses camarades, l’élite d’une école savante, se mettre un à un au service de quelques idées nouvelles où l’excès n’était qu’en germe, et qui répondaient à cette passion de changement dont toutes les têtes étaient saisies. On faisait un appel à son dévouement, on lui offrait une tribune où il pourrait exposer les vérités qu’il croirait utiles sans autre contrôle que sa propre responsabilité. L’occasion était belle malgré ses périls, peut-être à cause de ses périls ; il y céda, au risque de briser sa carrière ou de la charger du poids d’une première erreur.

Ce qui le détermina, c’est qu’il avait, comme les historiens, les philosophes, les financiers, groupés sous la même bannière, sa pensée maîtresse et son domaine réservé. Son objectif à lui, pour parler le langage de la métaphysique, était l’industrie. Il la voyait livrée à l’empirisme, cherchant sa voie, méfiante de ses forces et n’ayant d’énergie que pour la plainte, manquant surtout de dignité et demandant à l’état des secours qu’en bonne justice elle ne doit attendre que d’elle-même. L’intention de M. Michel Chevalier était de la relever, de l’éclairer sur sa puissance, de la rendre au sentiment de sa mission, de lui montrer par des exemples concluans au prix de quels efforts l’empire ici-bas se fonde et se maintient. Il voulait soutenir cette thèse, qu’il n’a pas abandonnée depuis, qu’en industrie comme ailleurs les positions commodes ne sont ni les plus honorables ni les plus sûres, et que la lutte est la condition et la garantie du véritable succès. Il voyait autour de nous, en Amérique et en Europe, des nations multipliant des prodiges d’activité. Avec cette fierté des cœurs qui ne déprécient pas leur pays, il se disait qu’égaux par la trempe, nous devions arriver à des résultats équivalens, et que si nous restions en-deçà, c’est que nous méconnaissions nos ressources. Voilà l’idée à laquelle il fit le sacrifice d’une position régulière, et qu’il développa dans le Globe, journal dont les débuts avaient eu quelque éclat, et qui des mains de l’école philosophique venait de tomber dans celles des saint-simoniens. Pendant près de dix-huit mois, il porta en grande partie le poids de la rédaction : à relire aujourd’hui ses articles, on les croirait écrits d’hier. Ces chemins de fer, ces compagnies de bateaux à vapeur, ces promptes communications avec les deux Indes, qui n’étaient alors qu’une hypothèse, sont déjà, sous la plume de l’écrivain, une réalité ; il anime la Méditerranée et y établit le siège d’un mouvement où son imagination devance les faits actuels, et souvent les dépasse ; il voit Marseille à quelques heures de Paris, Constantinople à quelques jours de Marseille. Il annonce, il garantit comme prochaine cette révolution dans les distances à laquelle nous avons assisté, et dont nous jouissons avec l’indifférence qui suit les conquêtes achevées.

Il faut croire que, sous l’empire de ces études, M. Michel Che-