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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/905

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Pourtant parmi ces hommes il y en avait, et ils l’ont prouvé depuis, de très sensés, et qui ne devaient pas toujours se payer de rêves. Comment se sont-ils laissé engager dans une aussi mauvaise partie ? Faut-il n’y voir que ce besoin de mouvement et ce goût des nouveautés dont la jeunesse sait difficilement se défendre ? Était-ce une croyance sincère ou simplement un calcul ? Questions délicates et qui dégénéreraient en personnalités. Tout ce qu’on peut dire, c’est que dans leur premier acquiescement les plus éminens d’entre eux ne firent que céder à une disposition particulière de leur esprit, en maintenant leurs réserves sur le reste. Les historiens, comme M. Augustin Thierry, qui se laissait nommer élève de Saint-Simon, durent y voir l’occasion d’échapper à la routine, où leurs études semblaient s’énerver ; les philosophes, comme MM. Auguste Comte et Buchez, y trouvaient un point d’appui contre les préjugés d’école et un terrain ouvert aux idées les plus hardies ; les financiers, comme MM. Émile Pereire et Olinde Rodrigues, préludaient devant un public d’initiés à ces expériences sur le crédit qui plus tard devaient être poussées si loin et dans toutes les voies. Tous suivaient leur pente, accordant aux autres la liberté qu’ils réclamaient pour eux-mêmes, actifs sur des points déterminés, passifs pour le surplus, réglant leur concours sur leurs convictions et ne croyant pas leur responsabilité enchaînée au-delà des sujets qui étaient de leur domaine. Aussi, sous une hiérarchie en apparence inflexible, régnait-il une indépendance, on peut même dire une indiscipline, qui commença par des orages et aboutit à des désaveux, si bien qu’après quelques mois de campagne, cette armée, pourvue au début d’un si beau corps d’officiers, se vit réduite à quelques capitaines d’aventure accompagnés d’obscurs soldats.

Dans ce partage des rôles, il est facile de reconnaître quel fut celui de M. Michel Chevalier. Né à Limoges le 24 janvier 1806, il avait alors vingt-quatre ans, et, sorti en très bon rang de l’École polytechnique, il était ingénieur des mines dans le département du Nord. Ce qui le distingue à ce moment, c’est une grande ardeur pour les études spéciales auxquelles il est voué. Il manie déjà la plume et traite avec une habileté précoce des questions d’économie publique et de science appliquée à l’industrie. Rien de moins chimérique que ces débuts ; il s’agit de la carbonisation de la tourbe à Crouy-sur-Ourcq ou bien des différentes mines de charbon qui approvisionnent Paris, deux mémoires pleins de faits, recueillis par un esprit exact et judicieux. Cependant, au souffle de la révolution de juillet, d’autres préoccupations l’emportent, et la part de l’imagination commence. De plus sages, de plus mûrs que lui ne résistèrent pas à cet entraînement ; il y a dans l’air, à certaines heures, un vertige contagieux dont les meilleures constitutions se ressentent. M. Michel Cheva-