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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/891

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prédicateurs. En cinquante-trois années, il ne manqua qu’une seule de ces conférences, parce que la maladie le cloua dans son lit. Il était autorisé à recevoir de ses ouailles 80 dollars par an ; très souvent il n’en recevait pas même la moitié, et il n’aurait pu se suffire, si sa famille ne lui était venue en aide. Beaucoup de prédicateurs, après quelques années de cette rude existence, abandonnaient la partie, et devenaient sédentaires, afin de se livrer à quelque occupation qui leur donnât de quoi vivre. Cartwright, inaccessible au découragement, voyait sans appréhension sa bourse se vider, et se fiait sur la Providence du soin de la remplir.


« Il y avait trois ans que j’étais parti de chez mon père, j’étais à cinq cents milles de la maison ; mon cheval était devenu aveugle, ma selle était usée, mes brides avaient, tant bien que mal, été remplacées au moins une douzaine de fois, et l’on avait mis tant de pièces à mes effets qu’il était malaisé de découvrir l’étoffe première. Je résolus d’essayer de retourner à la maison pour m’équiper à neuf. J’avais juste soixante-quinze cents en poche. Comment ferais-je pour vivre en route ? C’est ce que je ne pouvais dire.

« Réfléchir ne m’eût point avancé, il fallait retourner chez moi ou me trouver en pleine détresse. Je résolus d’aller le plus loin que je pourrais, puis de travailler pour gagner de quoi continuer ma route, jusqu’à ce que j’arrivasse à la maison. J’avais quelques amis sur mon chemin, mais pas beaucoup. Me voilà parti.

« A trente-cinq milles de là, sur le soir, je rencontrai une veuve qui demeurait à plusieurs milles en dehors de mon chemin. Elle n’était pas méthodiste, mais elle avait assisté aux sermons que j’avais prêches dans le voisinage. Apprenant que je retournais chez mon père, elle me demanda où en était ma bourse, estimant que je n’avais pas dû recevoir grand’chose dans mes tournées. Je lui dis que je n’avais au monde que soixante-quinze cents. Elle m’invita à venir chez elle, me disant qu’elle pourrait m’aider. Je lui répondis que l’emploi de toutes mes journées était réglé jusqu’à Maysville, et que me rendre chez elle m’écarterait de ma route et dérangerait tous mes rendez-vous. Elle me tendit alors un dollar en me disant que c’était tout ce qu’elle avait sur elle, mais que si je voulais l’accompagner, elle pourrait me donner davantage. Je refusai son offre, j’acceptai le dollar en la remerciant, et je poursuivis ma route.

« Quand j’arrivai au bord de l’Ohio, en face de Maysville, tout mon argent était parti. J’étais fort embarrassé de savoir comment passer la rivière, faute d’argent pour payer le bac. Je me souvins que je connaissais un marchand dans la ville à qui je pourrais emprunter vingt-cinq cents, si le batelier consentait à me passer sans se faire payer d’avance. Comme j’arrivais au bord de la rivière, le bac y touchait, et j’en vis sortir un homme et un cheval. Je reconnus le colonel Shelby, frère du gouverneur du Kentucky : c’était un exhortateur zélé de l’église méthodiste, une ancienne connaissance et un voisin de mon père.

« Pierre, est-ce bien vous ? me dit-il.