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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/872

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et les soucis de chaque jour le temps de donner à l’âme sa pâture. Les esprits, engourdis par le défaut d’exercice, se refusaient bien vite à tout effort. Les sentimens religieux eux-mêmes, malgré les racines profondes qu’ils jettent dans le cœur humain, ne tardaient pas à s’affaiblir et à s’obscurcir au sein de ces forêts, où la parole divine se faisait rarement entendre. Point de culte, point de réunions pieuses ni d’offices, point de prédication, hormis à de longs intervalles : souvent les morts étaient mis au tombeau sans qu’il se trouvât personne pour adresser un adieu au trépassé et une consolation aux survivans. Des années s’écoulaient avant que les enfans fussent baptisés : ils grandissaient sans recevoir d’autre instruction que celle que pouvaient leur donner des parens ignorans et bornés, dont l’esprit ne s’était jamais détaché des choses de la terre, et qui n’avaient de la Divinité que les notions les plus imparfaites. Aussi le caractère commun de tous les colons était-il une crédulité sans bornes : leur esprit était accessible à toutes les superstitions, à toutes les erreurs. Avec quelques bribes d’un savoir mal digéré, une certaine facilité d’élocution et quelques argumens captieux, il était aisé de se faire accepter pour un grand docteur et de faire passer d’une croyance à une autre des hommes incapables de se rendre compte de ce qu’ils entendaient. Des imposteurs en profitaient, et les ruses les plus vulgaires, les artifices les plus grossiers leur suffisaient pour s’entourer, aux yeux de leurs dupes, d’un prestige irrésistible. Laissons un missionnaire méthodiste raconter la lutte qu’il eut à soutenir contre un de ces imposteurs :


« Je présidais des réunions religieuses en plein air (a camp-meeting) dans le faubourg de Marietta. Il y avait en cette ville un prédicateur du nom de Sargent : il avait commencé par être universaliste ; puis, découvrant que les gens qui l’entouraient étaient de bonnes dupes, il avait inventé une église, celle des alcyons, et il s’était donné comme le messager chargé d’annoncer le millenium. Il avait conféré à des hommes et à des femmes le pouvoir de prêcher sa doctrine. Il prétendait avoir des visions, tomber en extase et converser avec les anges. Il avait des syncopes, demeurait longtemps immobile, et,.quand il revenait à lui, il racontait les merveilles qu’il avait vues et qu’il avait ouïes. Ses partisans étaient nombreux dans tout le canton, et, quand je m’attaquai aux doctrines des alcyons, ce fut une grande rumeur.

« Le dimanche soir, pendant que nous étions réunis, Sargent se procura de la poudre, alluma un cigare, et se rendit au bord de la rivière, à une centaine de pas de notre assemblée, près d’un gros arbre. Il étendit sa poudre sur l’arbre, puis l’enflamma avec son cigare. Une brillante clarté se produisit ; elle attira un certain nombre de personnes qui trouvèrent Sargent étendu à terre, et firent cercle autour de lui. À la fin, il reprit ses sens, et déclara qu’il avait un message du ciel pour les méthodistes. Dieu